Notre rencontre avec Valentina Canseco

La Vitrine DD accueillera le 18 mai prochain la deuxième édition des Samedis Arty. Rencontre avec l’artiste Valeria Canseco qui présentera une carte blanche à cette occasion.

Dans un premier temps, pouvez-vous nous parler de votre parcours et de votre formation ?
J’ai un parcours un peu atypique. J’ai effectué une prépa en Art après le bac qui préparait aux Grandes Ecoles d’Art, mais après un passage à ST-Luc de Tournai j’ai rapidement préféré suivre une formation à distance à travers le programme du CNED en Arts Plastiques de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.  J’ai vécu pendant cette période à l’étranger, notamment en Colombie, à Medellin où j’ai résidé 3 ans. Là-bas, j’ai rejoint des ateliers artistiques, notamment un atelier de gravure où j’ai pratiqué avec des étudiants de l’école des Beaux-Arts local. Je suis finalement revenue à Paris en 2012 pour faire un Master en Arts Plastiques.

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Comment ce séjour en Colombie a-t-il influencé votre travail ?
Lors de ma deuxième année en Colombie, j’ai remporté une bourse pour jeunes artistes financée par la mairie de Medellin, dans la section dessin et gravure. J’ai présenté le projet « Medellin al Sol y al Agua » qui proposait de parcourir l’ensemble du territoire et de le dessiner in situ avec divers carnets de croquis, sous différents points de vue. Ensuite, via une technique de gravure Solaire, j’ai retranscrit en gravure cette expérience personnelle au public, donnant à voir une taxonomie actuelle et poétique de l’architecture locale. Ce projet a duré 1 an. J’ai arpenté la ville et tissé un lien entre Medellin et ses habitants. Mon travail s’est affirmé à ce moment-là sur le rapport entre l’architecture, l’auto-construction, l’Homme, l’habitat, et l’appropriation du territoire.

Vous êtes actuellement résidente dans les ateliers du 6b, un lieu de diffusion et de création à Saint Denis, pouvez-vous nous expliquer quel est ce lieu et quel est votre rapport à celui-ci ?
Je suis en résidence au 6b depuis 2014. C’est un lieu qui regroupe non seulement des plasticiens, mais aussi des architectes, des musiciens, des designers et des associations. Ce lieu permet à près de 150 résidents d’avoir leur propre espace de travail. C’est très intéressant, car cela permet des passerelles et des échanges entres des disciplines variées et de voir naître des projets transversaux. C’est notamment là-bas qu’est né mon collectif AAAAA! avec 4 autres résidentes du 6b dont nous feront le lancement officiel lors de cette Carte Blanche le 16 mai. Venez !

Dans votre travail, des figures reviennent régulièrement, notamment des cagettes. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre fascination pour cet objet du quotidien ?
En observant les habitations de types bidonville, j’ai commencé à décomposer les architectures et à travailler avec les matériaux qui les compose. Et petit à petit en isolant un à un ces détails, les détails sont devenus des objets d’observation en eux-mêmes. J’ai commencé à regarder les déchets dans les rues, dans les chantiers. C’est à ce moment, à mon retour à Paris, qu’un jour mon regard s’est arrêté sur la cagette. Je me suis rendue compte qu’on la voyait partout. C’est un objet très présent dans notre quotidien urbain ou rural, dans les marchés, ou abandonné sur les trottoirs, on la voit et en même temps on ne la voit pas.
Je me suis alors intéressée à la typologie de la cagette. Elle a une forme très simple, réalisée de manière industrielle avec le moins de bois possible, très légère, elle est dotée néanmoins d’une organisation structurelle très solide. Elle est devenue pour moi l’archétype de la construction précaire. Sa forme rectangulaire, qui nous rappelle la brique lui permet d’être empilée pour former tout type de construction, on peut même la déconstruire. Je me suis amusée, et je le fais encore, à la décomposer, la recomposer, la dessiner sous différentes facettes et à en explorer les potentialités de construction qui semblent infinies.

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Même question pour la bouée qui est, elle aussi, très présente dans votre travail.
C’est un autre archétype personnel que j’ai découvert plus récemment. La question de l’architecture informelle a soulevé pour moi une réelle position critique vis à vis de l’architecture et de la conservation du patrimoine actuel. La question de l’architecture utopique est alors devenue sous-jacente à cette réflexion. Et c’est en observant les cours d’eau dans les villes, en traversant des Océans ou les mers en avion ou en bateau que l’espace aquatique est devenu pour moi symbole d’un territoire libre et vierge d’architecture, ou presque. Ce presque est incarné par la bouée. Les bouées sont les seuls éléments statiques construits par l’Homme que j’ai identifié qui résistent en surface à ce terrain hostile et magnifique. La présence de bouées dans la signalisation maritime, puis sa présence dans les piscines d’enfants, m’ont donné envie de me l’approprier et de la représenter dans sa forme la plus minimale. La bouée est devenue pour moi l’archétype de l’architecture utopique.
De plus, comme par magie, cette forme ronde dialogue parfaitement avec la forme rectangulaire de la cagette et me permet de mettre en place un vocabulaire architecturale personnel qui fait malicieusement écho à un certain minimalisme [ pas abstrait mais concret ] géométrique que j’affectionne particulièrement .


Du 13 au 18 Mai, vous investissez la Vitrine DD qui vous laisse carte blanche, comment cette exposition a-t-elle vue le jour ?
Thibault, l’un des 4 fondateurs de la Vitrine DD, m’a contacté après avoir découvert mon travail et je l’ai invité à venir me rendre visite dans mon atelier du 6b. De cette rencontre est née une envie de collaboration mutuelle dont la forme était un peu floue au début. Après divers échanges, c’est la Carte Blanche qui est ressortie comme le format le plus audacieux, le plus libre et le plus à même de coïncider avec nos envies communes.

Pour cette Carte Blanche qui m’a été confiée, j’ai eu envie de proposer à Pauline Lisowski qui est une commissaire d’exposition et avec qui j’avais déjà collaborer, de m’accompagner dans cette aventure, afin de construire une exposition autour d’un dialogue permanent avec elle. Nous avons eu une envie de montrer mon travail actuel et de revisiter le thème d’espace et d’architecture qui nous est cher à toutes les 2. Cette exposition a été pensée spécialement pour la Vitrine DD et beaucoup d’œuvres sont conçues spécialement pour et avec le lieu.

Durant cette carte blanche, vous allez réaliser une série de dessins in situ que vous exposerez au fur et à mesure, dans quel but et avec quelles contraintes ?
La seule contrainte sera celui de l’espace/temps. Je n’ai pas encore une idée arrêtée de ce que je vais produire sur place, c’est un format de résidence que nous avons imaginé où je pense puiser l’inspiration à partir du lieu et des énergies du moment.
Les dessins feront certainement écho à ce que l’on trouvera dans cette exposition, et apparaîtra dans l’espace au fur et à mesure des journées.

Justement, est-il possible d’avoir un petit teasing de cette carte blanche ?
Ce sera assez lumineux, coloré, presque de l’ordre du ludique. J’ai vraiment eu envie de jouer avec l’espace, avec mon travail, pour faire cohabiter une ambiance assez légère sur un sujet et des formes très radicales. Il y aura différentes œuvres et différentes techniques, de la peinture, du dessin, de la sculpture et de l’installation.

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Vers quoi souhaitez-vous faire évoluer votre travail dans un futur proche ?
Mon travail est en constante évolution, je suis extrêmement attirée par l’expérimentation et l’aventure qui émane de la production de nouveaux matériaux. J’ai un projet de sculpture en céramique que j’aimerai concrétiser au second semestre, et bien sûr continuer à évoluer avec le PMMA et poursuivre cette quête vers la peinture qui semble la plus infinie de toutes.

Quelles sont les principales difficultés que vous avez pu rencontrer en tant que jeune artiste ?
Le plus difficile d’après moi est d’obtenir la confiance des personnes du milieu quand on n’a pas encore produit beaucoup d’œuvres et que l’on n’a pas fait de Grandes Écoles. Il n’y a pas de garantie pour celui qui ne vous connaît pas. Le réseau est très important. C’est un moment où l’on doit faire preuve de beaucoup de persévérance et où il faut croire en soi. Néanmoins, cette difficulté rend très précieuse les rencontres que l’on fait avec des personnes qui aiment votre travail et qui croient en vous. Je remercie chaque personne avec qui j’ai pu collaborer jusqu’à maintenant et bien sûr aujourd’hui particulièrement la Vitrine DD pour cette Carte Blanche.

Ce n’est pas facile de vivre de son travail d’artiste en effet mais il y a cependant des opportunités, plus nombreuses que l’on ne croit et c’est pour cela que je pense que le plus important c’est d’en avoir envie, de produire et d’y croire.

 

 La Vitrine DD est située au 5 Cité Dupetit-Thouars, 75003 Paris

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Hugo