Notre rencontre avec Raphaël Denis

Avec la complicité de notre partenaire YIA Art Fair, et à l’occasion de sa cinquième édition, nous avons rencontré Raphaël Denis, qui présente jusqu’en février 2016 au Musée Picasso l’installation La loi normale des erreurs.
Le peintre Pablo Picasso faisait partie de ces artistes dont les œuvres étaient paradoxalement autant convoitées que décriées sous le III Reich.

Le travail de Raphaël Denis, commandé par le musée pour ce parcours Hors-les-murs YIA Art Fair #05,  est symboliquement accroché à côté d’une autre commande, celle de Mr Rosenberg à Picasso du portrait de sa femme et de sa fille en 1918. En imaginant une série de tableaux à partir des chefs d’œuvres spoliés durant la seconde guerre mondiale par le régime totalitaire nazi, cet artiste français, qui vit et travaille entre Paris et Bruxelles, met en lumière ce pan de l’histoire moderne.  

Raphaël, pourriez-vous me parler de votre parcours ? Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir artiste ?  
J’ai intégré les Art Décoratifs de Paris en 2000 après avoir essuyé une bonne dizaine de revers aux concours d’entrées des écoles des beaux-arts. J’y ai suivi un cursus pluridisciplinaire alors que cette école tend à spécialiser les étudiants. En l’occurrence, j’ai fait l’année de «Traverse» qui fut une section expérimentale de courte durée dans l’histoire récente de l’ENSAD, puis cinéma d’animation, une spécialisation très exigeante mêlant toutes les disciplines des arts-décoratifs.
À la sortie de l’école, j’ai exposé dans diverses galeries et j’ai enchainé les jobs de monteur d’exposition dans plusieurs galeries parisiennes et belges.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Depuis plusieurs années maintenant, je me focalise surtout sur les arts visuels.
Mes sources d’inspiration ont toutes un pied soit dans le milieu de l’art, soit dans l’histoire de l’art, soit dans l’histoire tout court.
Le travail que je mène s'articule presque exclusivement autour de l'histoire de l'art, de son marché, de ses acteurs et leurs comportements. En bref, le milieu de l'art ! Les liens que j'ai pu tisser au fil des années avec les galeristes chez qui je montais les expositions ont d'ailleurs largement contribué à cet intérêt. 

Votre pièce « La loi normale des erreurs » sera présentée à partir du 20 octobre 2015 au Musée Picasso dans le cadre de la YIA Art Fair #05. Pourriez-vous me parler de cette installation ?
Ce projet s’inscrit dans la continuité de mon travail sur les œuvres spoliées en France par l’administration du Troisième Reich que j’ai entamé avec l’installation La Loi normale des erreurs en 2014. Celle-ci regroupait, sous un portrait peint anonyme, des cadres enserrant des panneaux noirs, dont les dimensions correspondaient à celles d’œuvres répertoriées par les agents de l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR), provenant des saisies réalisées chez de grands collectionneurs ou marchands juifs comme Alphonse Kahn, Paul Rosenberg ou la famille Rothschild.

Les inventaires de l’EER comportent 89 œuvres sous le nom de Picasso, qui figure parmi les artistes les plus fréquemment cités, aux côtés de peintres comme Fragonard, Delacroix ou Renoir. Certaines de ces œuvres  – 87 sont décrites avec précision – n’ont pas été restituées ; plusieurs d’entre elles ont été détruites lors de l’autodafé qui eut lieu devant le Jeu de Paume en juillet 1943; quelques unes ont disparu et d’autres sont passées par les mains du marchand d’art Martin Fabiani, condamné pour ses trafics en 1949.

Le projet consiste à faire réfléchir les visiteurs du musée au sort réservé à ces 87 œuvres d’un artiste alors au milieu de sa carrière, considéré comme un « dégénéré », mais très convoité. L’installation associe à un index papier contenant l’exhaustivité des fiches imprimées relatives aux spoliations en France, sa traduction visuelle en volume. Vis-à-vis de la documentation papier, les tableaux, les estampes et les dessins sont ainsi évoqués sous la forme de plaques noires, distribuées sur toute la longueur de la pièce, au sol. Entourées d’une baguette en bois brut rappelant les caches-clous que Picasso utilisait pour protéger ses peintures, ces plaques servent de support au numéro d’inventaire de l’œuvre dont elles adoptent les dimensions, renvoyant à sa fiche d’indexation. Le Portrait de Madame Rosenberg et sa fille, entré par dation au musée Picasso en 2008 après avoir été spolié, accaparé par Goering pour sa collection personnelle puis restitué, est installé au mur. Il constitue pour le visiteur la seule œuvre immédiatement accessible.

La Loi normale des erreurs - Projet Picasso
Installation en frêne, graphite sur bois, documentation et huile sur toile - 2015
Avec l'aimable soutien de la galerie Sator et de la Y.I.A. Artfair
L'huile sur toile est le "Portrait de Madame Rosenberg" peint par Picasso en 1918 à Biarritz

 
Le projet consiste à faire réfléchir les visiteurs du musée au sort réservé à ces 87 œuvres d’un artiste alors au milieu de sa carrière, considéré comme un « dégénéré » tout en restant très convoité.
 
L’installation associe à un index papier contenant l’exhaustivité des fiches imprimées relatives aux spoliations de l’ariste en France, sa traduction visuelle en volume.
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Depuis le début de votre carrière, votre réflexion se focalise sur les vocabulaires de l’art contemporain. Qu’est-ce qui vous a poussé à placer cette thématique au cœur de votre travail ?
On ne parle bien que de ce qui nous entoure et en l’occurrence c’est en travaillant entre autre en tant que monteur d’exposition dans une bonne dizaine de galeries parisiennes et belges, aux réalités économiques et aux lignes artistiques très différentes, que j’ai absorbé un maximum d’informations sur le milieu de l’art ; et c’est d'ailleurs en tissant des liens d'amitié avec ces mêmes galeristes que j’ai pu embrasser ce milieu aussi complexe que passionnant !

Quelle est la chose qui vous exaspère le plus dans le milieu de l’art ?
C’est davantage de la tristesse que de l’exaspération que je peux ressentir en voyant, parfois, une perte de densité dans des travaux que j’estime au plus au point chez mes contemporains. Paradoxalement, le succès et la multiplication des opportunités en sont souvent la cause et amènent inexorablement son cortège de pressions.
De cette dilution peut s'en suivre, malheureusement, un appauvrissement de leur production. C’est dommageable.  

À votre avis, qu’est-ce qui est le plus compliqué pour un artiste aujourd'hui ?
De ne pas se lasser... mais c’est assez paradoxal car la lassitude est inhérente à la mélancolie et en tant qu’artiste on est amené à composer avec ! Au final, c'est autant un vecteur de création que de procrastination. Danger ! 

 

 

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Quel est votre dernier coup de cœur artistique (littérature, théâtre, musique, exposition etc.)?
Aveu de faiblesse : à part des presses quotidiennes, j’ai malheureusement perdu l’habitude de lire et à part la radio, je n’écoute plus la moindre musique, mis à part quelques acquis : grunge, hip-hop, post-punk... en bref de l’énergie pure ! Presque plus de théâtre non plus alors que pendant mes années d’études, il se passait rarement une semaine sans que je n’aille à une représentation, ni à une générale. Les pages se tournent !

Pour répondre à votre question, et je ne dis pas ça parce que j’ai la chance d’avoir une pièce jouxtant la "Melencolia I" de Dürer, mais il se trouve que l’exposition de Marc Donnadieu et Pauline Créteur «Là où commence le jour» au musée du LaM à Villeneuve d’Ascq est un pur régal mêlant des œuvres et documents de siècles différents autour des thématiques abordées par les humanistes et artistes de la Renaissance du Nord.
Enfin, la semaine dernière, j’ai été transporté par «Allegoria Sacra», magistrale vidéo d’Aes+F de 2012 à la galerie Aéroplastic de Bruxelles.

Auriez-vous un conseil à donner aux artistes qui débutent ?
Tous les parcours sont différents et je ne saurais dire si le mien est un exemple en soit et encore moins s’il est reproductible ! Bien entendu, il est certain qu’il est bon d’avoir de l’ambition, de se donner les moyens de s’épanouir dans ce milieu et il est sage de bien s’entendre avec son galeriste. Monter progressivement, sortir des carcans, ne point trop subir les influences du travail de ceux qui nous fascinent à un temps donné car les pages se tournent très rapidement.
Je pense qu’il faut s’intéresser à ce que l’on n’aime pas de prime abord, qu’il ne faut pas vouloir rentrer dans un mouvement et ne pas s’enfermer dans des castes...

 Votre prochain projet ?
Je ne peux encore rien dire !

 


La loi normale des erreurs est visible jusqu'en février 2016 au Musée Picasso, 5 rue de Thorigny, 75003, Paris

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Claire