Notre rencontre avec Marie Orensanz

 

Depuis plus de 50 ans, Marie Orensanz développe un travail conceptuel et esthétique traitant de thèmes sociaux, universels et intimes. Qu’il s’agisse de performances, sculptures, dessins sur papier, toile ou marbre, ses œuvres exigeantes mais délicates invitent autant à la réflexion qu’à la contemplation.
A l’occasion de sa dernière exposition à la School Gallery, où des pièces récentes sont présentées aux côtés d’un ensemble rétrospectif, l’artiste nous introduit à son langage.

 

Pour commencer, pourriez-vous commencer par nous décrire votre parcours?
J'ai fait mes édtudes aux beaux-arts en Argentine, tout en voyageant parallèlement en Europe et aux États-Unis. Cette formation académique reste importante à mes yeux, même si j’ai rapidement voulu chercher mon propre langage. Pour danser, il faut savoir comment placer ses pieds; plus on en sait, mieux c'est, même pour se libérer. Ensuite je suis partie 8 mois à Rome grâce à une bourse, puis 2 ans à Milan. Mon mari étant français, nous nous sommes finalement installés à Paris avec nos trois filles. Là, je suis repartie de zéro dans mon travail. J'aime bien repartir de zéro, j'estime qu'il ne faut pas pas faire violence à un endroit qui ne vous connaît pas.

Quels sont les sujets que vous traitez dans votre travail?
Le monde, l’injustice, mais d’une façon esthétique. Le côté esthétique est très important, je pense que l’on peut dire les choses que l’on veut en leur conférant de la beauté. Passé cet aspect, lorsque l'on se rapproche de mes travaux, on y découvre quelque chose de plus important, à savoir la pensée. C'est le centre de mon travail, car chacun pense, c’est un travail quotidien. C’est réfléchir, douter, regarder, penser à l’autre. Sans l’autre, nous n’existons pas.

 
J’utilise dans mes travaux des éléments qui rappellent les limitations sociales qui peuvent nous être imposées. On m’a déjà demandé si j’étais féministe; si être féministe c’est lutter contre les injustices, alors oui, je suis féministe.

Livre marbre ©Marie Orensanz courtesy School Gallery / Olivier Castaing

Vous vous intéressez aussi à la condition de la femme.
Oui, en Argentine, je n’avais pas conscience du problème d’être une femme, mais le corps social peut nous mettre de côté. Quand j’étais à Rome dans les années 70, un galeriste qui était venu voir mon travail m’a fait remarquer que le fait que je sois une femme pouvait jouer en ma défaveur. Lors d’une exposition individuelle où mon prénom était orthographié Mari, un collectionneur a acheté l’une de mes pièces, puis n’en a plus voulu lorsqu’il a appris que j’étais une femme. Bien sûr, tout le monde n’est pas comme ça, mais cela fait partie de mon parcours. J’utilise dans mes travaux des éléments qui rappellent les limitations sociales qui peuvent nous être imposées. On m’a déjà demandé si j’étais féministe; si être féministe c’est lutter contre les injustices, alors oui, je suis féministe. Je ne porte pas d’étendard, mais j’essaie de dire, de transmettre des choses à travers mon travail. Même si ça peut prendre plus de temps.

Vous souhaitez mettre la pensée au centre de votre pratique, parce qu’il s’agit d’un exercice nécessaire à tous. Est-ce que les sujets que vous traitez ont une portée universelle, ou sont-ils toujours liés à une actualité particulière ?
L’expression de la pensée par le langage est un acte direct, et c’est cela que j’essaie de montrer. J’intègre dans mon travail la pensée et la nature, tout en obligeant les gens à effectuer un petit effort pour lire mes oeuvres, volontairement. Pour moi, c’est une communication totale, et cela rejoint un aspect universel. Il y a une dimension sociale -et non politique- dans mon travail. Par exemple, je travaille beaucoup avec des fragments de marbre, et cette idée de fragment renvoie aussi à la place de l’individu dans le corps social. De la même manière, je prends en compte dans mon oeuvre la liberté d’interprétation du spectateur, c’est un discours ouvert.

 
J’intègre dans mon travail la pensée et la nature, tout en obligeant les gens à effectuer un petit effort pour lire mes oeuvres, volontairement.

Penser est un fait révolutionnaire, 1999 / 2009 ©Marie Orensanz courtesy School Gallery / Olivier Castaing

Cette volonté de pousser les gens à réfléchir, à faire un effort de compréhension est un quelque chose qui revient souvent dans l’art conceptuel. Pensez-vous que cela puisse limiter l’impact de vos oeuvres, les rendre hermétiques à certaines personnes?

Mon schéma, c’est la liberté, et pour cela je dois être en accord avec moi-même. Si mes travaux s’avèrent difficiles à comprendre, j’essaie d’approcher le spectateur par l’émotion. Dans le cas de la musique, par exemple,il nous arrive de ressentir une émotion à sa seule écoute, même lorsque l’on ne sait pas la lire. Je pense que l’art conceptuel peut proposer une approche similaire.

C’est une approche assez particulière dans l’art conceptuel que d’y intégrer une dimension esthétique.
Oui, beaucoup d’artistes conceptuels mettent cela de côté, mais moi je ne peux pas faire sans. L’esthétique, l’émotion, c’est très important. En 1978, j’ai rédigé le manifeste du fragmentisme, Manifiesto Fragmentismo, où j’écrivais que  “L’interprétation de mon travail ne peut être trouvée qu’en se tournant vers lui, et non dans mon propos sur lui ».
Je travaille aussi beaucoup avec les symboles et leur polysémie. Par exemple, la flèche que l’on retrouve souvent dans mes oeuvres peut signifier une direction, un sens,  mais aussi l’amour, la force. Les choses ne se limitent pas à ce que je vois, il y a aussi tout ce qu’elles portent en elles.

Avez-vous avez le sentiment que le contexte de réception de l’art a beaucoup changé depuis les années 60, notamment concernant les travaux qui s’intéressent aux phénomènes sociaux?
Je pense que chaque époque a des aspects positifs. Il y a aujourd’hui comme hier des artistes majeurs, et peut-être que nombre d’entre-eux sont encore inconnus. Les moyens de communication et de promotion ont changé, mais ce n’est pas mieux ou pire qu’avant : il faut toujours pousser pour dire les choses, pour se faire entendre. Comme tout est en évolution, l’essentiel est de s’adapter. Certains artistes ne sont pas assez entendus aujourd’hui, mais ça arrivera. Ça prendra du temps, mais ça arrivera. L’important c’est ce que l’on dit, pas le moyen de diffusion.

 

 
Certains artistes ne sont pas assez entendus aujourd’hui, mais ça arrivera. Ça prendra du temps, mais ça arrivera.

Tocar fondo, 2005 ©Marie Orensanz courtesy School Gallery / Olivier Castaing

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Avez-vous vu une exposition récente qui vous a marquée ?
J’ai beaucoup aimé l’exposition de Niki de Saint Phalle au Grand Palais, très intelligente et pleine de force, notamment sur sa revendication de l’identité de femme artiste.

Une œuvre que vous auriez voulu réaliser ?
Maman, l’araignée de Louise Bourgeois. C’est beau, bien exécuté et plein de symboles, il y a tout dans cette sculpture.

Avez-vous un conseil pour des artistes débutants ?
Regardez à l’extérieur pour vous nourrir, regardez à l’intérieur pour vous exprimer

 


L'exposition de Marie Orensanz est visible à la School Gallery jusqu'au 30 mai 2015, au 322 rue Saint-Martin, 75003, Paris

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Lucien

 
 

 

Pour Lucien, l’art est primordial. 
Touche-à-tout, il se passionne pour le rôle social de l’art. 

 

Sa vision de l’art : 
« Il n’y d’art que pour et par autrui » (Jean-Paul Sartre)