Notre rencontre avec Jenni Holma

Jenni Holma est une photographe finlandaise, au tout début de sa carrière. Venue exprès de Finlande jusqu’à Paris pour son exposition à la Galerie Metropolis, elle y présente Masculin/Féminin, un projet dans lequel elle observe différentes facettes de ses modèles, sous forme de diptyques élégants et intimes, explorant leur dualités de genre, d’apparence et d’identité. Rien qu’un “double jeu”? Pas si simple. Entre le masculin et le féminin, les identités de genre et leur représentation sont souvent complexes at ambigües, voire contradictoires.


L'exposition est prolongée jusqu'à notre prochaine nocturne, le 4 juin prochain.

Que peux-tu me dire sur ta carrière à ce stade? Qu’est-ce que tu décrirais comme le thème principal de ton travail?
Ma carrière vient de débuter, ceci est ma première exposition solo. J’ai fait partie de quelques expositions de groupe en Finlande et à l’étranger. Je suis diplômée du Lahti institute of Design and Fine Arts depuis l’an dernier, et cet automne je commence un Master en photographie à Aalto University of Art and Design. J’équilibre mon temps entre des projets commerciaux et personnels. J’aimerais beaucoup trouver le moyen de combiner les deux à un moment. J’espère également publier mon premier livre en un an, résultant d’une collaboration avec une amie à Moscou, sur le centenaire de l’indépendance finlandaise.  Je dirais que le thème le plus important de mon travail est l’idée du pouvoir. Les dynamiques du pouvoir définissent ce que nous considérons comme “normal”. Il y a une certaine idée déterminée du masculin idéal et du féminin idéal - il faut en faire partie suffisamment mais pas trop. Il y a quelques femmes dans cette série par exemple qui sont allées très loin dans cette poursuite de leur féminité, à un point qui n’est plus attrayant pour le public, elles sont devenues comme des “bêtes de foire” à leur yeux. Je dirais que j’ai un problème avec ces idéaux. Je soutiens le droit de tout un chacun d’être et de paraître comme ils veulent et de faire tout ce qui leur plaît tant que cela ne cause pas de mal aux autres.

Comment est-ce que tu t’es tournée vers la photographie et comment est-ce que tes goûts ont évolué?
J’ai toujours eu un profil artistique mais je n’étais jamais douée en particulier en ce qui concerne dessiner ou peindre. Quand j’ai découvert la photographie comme un moyen de m’exprimer pendant mon adolescence, c’était un grand soulagement. Je n’avais jamais osé y penser comme une carrière, mais mais mes parents au pair m’ont beaucoup encouragé, ce qui m’a poussée à mettre mon travail en ligne sur Flickr et tout débuta de là. Éventuellement je me suis retrouvée en école d’art. Je pense que mes goûts sont restés les même. Je vois et je fais les choses de manière assez graphique et je trouve ça difficile d’aller à l’encontre de cet instinct naturel. Mais en même temps je sens que beaucoup a changé - je suis devenue plus intéressée par les élements politiques et sociaux de mon travail. Je veux faire un travail personnel mais engagé. La sociologie est très intéressante pour moi, pourquoi les gens en société agissent comme ils le font. Je ne suis pas une photographe portraitiste “classique” parce que je n’ai pas un contact facile avec les gens: je suis plutôt dans une position d’observatrice. Alors je regarde ce qui se passe dans la société et je rassemble les morceaux. Ces gens dans cette exposition représentent quelque chose que j’ai choisi donc c’est une approche “froide”. J’ai l’impression de les utiliser à mes propres fins. J’y pense tellement que je culpabilise!

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Je dirais que le thème le plus important de mon travail est l’idée du pouvoir.

Pourquoi ce thème de la double identité pour ta première exposition en France?
L’exposition n’était pas planifiée à l’avance, il s’avérait que j’avais ce travail prêt à être exposé. C’était pour ma thèse donc ce fut réalisé en 6 mois mais je voudrais encore continuer le projet. Pour moi, le travail n’est pas autant sur la double identité autrement que pour l’aspect purement visuel. Je pense que nous avons tous beaucoup de doubles identités qui éventuellement ne font qu’un. On ne peut compresser l’identité entière de quelqu’un dans une binôme en noir et blanc. Je voulais que ces photos soient contradictoires. La photographie ment beaucoup, ce dont je suis consciente, et c’est pour cela que je vois davantage ce travail du point de vue du spectateur, comment il réagit avec l’idée présentée d’un échange de personnalité. Est-ce qu’il y croit, est-ce qu’il le comprend?

Comment as-tu choisi tes modèles pour cette série de photos?
L’un d’entre eux était un ami. Mais j’ai choisi les autres pour leur enthousiasme en ce qui concerne la présentation de leur apparence et de leur vie personnelle en ligne: ils se révèlent complètement et ont beaucoup de followers... Je suis très perplexe en ce qui concerne l’univers en ligne, il semble donner aux gens la liberté de montrer quelque chose que leur “personnalité publique” ne peut exprimer. Internet est un lieu sans règles dans le bon et le mauvais sens. J’étais curieuse en ce qui concernait ce qui se cachait derrière le masque, si c’étaient les mêmes personnes quand les vêtements associés à un rôle étaient retirés. Comment est-ce que notre identité est construite par l’apparence? Et pourquoi est-ce que cela nous obsède? De plus en Finlande on va vers un Internet plus publique alors que l’identité en ligne était plus intime et cachée auparavant. Ces personnes étaient contentes de participer. Elles peuvent ne pas être au courant des idées et discours académiques...c’est pour cela que je me sentirais mal de les utiliser comme représentant un phénomène ou en tant que symbole, et je ne veux pas les montrer comme tels. Pourtant j’utilise ce discours en parlant de l’exposition, donc c’est contradictoire...

 
J’étais curieuse de voir ce qui se cachait derrière le masque, si c’étaient les mêmes personnes quand les vêtements associés à un rôle étaient retirés.

Comment est-ce que tu associes cette exposition, en dehors de son aspect esthétique, à des problématiques actuelles autour de l’identité de genre et la présentation de soi à travers le vêtement et l’apparence?
En Finlande il y a pas mal de transphobie, par exemple les personnes transgenres voulant officiellement changer leur identité doivent être stérilisées. De plus, la loi pour le mariage gay vient tout juste d’être votée malgré une grande opposition à cause de points de vue traditionnels. Je craignais que ce sujet soit perçue comme une mission publique afin de “convertir” les gens à l’homosexualté! Mais ceci est mon interprétation esthétique d’un champ de pensée complexe. Je veux le présenter de manière très simple et laisser le visiteur tirer ses propres conclusions.

A la surface le genre est intimement lié aux vêtements et à l’apparence: quand un homme porte une jupe, cela tend à devenir automatiquement une opinion politique forte. En ce qui concerne le genre le seul rôle des vêtements semble être de différencier les deux sexes. Mais même biologiquement il y a plus que deux sexes: c’est nous-mêmes et nous idées normatives qui insistons sur un aspect binaire des choses. Mon souhait personnel est qu’il y ait plus de place pour la diversité, plus de connaissance des idées de genre et moins d’ignorance en ce qui concerne tout ce qui semble bizarre ou différent. J’ai des pensées mitigées sur l’apparence de soi à travers le vêtement: j’aime les images de mode et les personnes qui en font quelque chose d’intéressant. L’expression de soi par le vêtement n’est pas nécessairement une vanité. Mais en même temps, notre société et notre culture occidentale subsiste sur des idées fausses qui nous sont vendues comme un besoin alors qu’elles ne le sont pas. Le vêtement comme marqueur social est de plus en plus superflu. Tout le monde veut être unique mais finit par ressembler à tout le monde. L’uniformité et le manque de dibersité m'effraie. Personnellement je n’ai pas besoin de me démarquer, je me vois plus comme une observatrice.

 
Le vêtement comme marqueur social est de plus en plus superflu.

Quelles seraient tes “deux identités” si tu devais faire un autoportrait dans le même style?
Je n’ai aucun besoin de me représenter de la sorte mais je comprends très bien le sentiment d’être considérée à travers l’apparence: enfant j’étais la “fille laide” de la classe, et j’ai décidé à partir de là que je ne jugerais jamais l’apparence de qui que ce soit d’autre. Il y a quelque chose en particulier dont la société s’attend à l’égard du statut de femme, qu’il faut changer une immense partie de ce qu’on est. Je suis contre le fait qu’une femme doive s’habiller et se maquiller pour être “perçue” comme une femme. Par exemple ces deux personnes ici...elle [dans la robe rouge] est transgenre et lui [dans la robe rose] est travesti. Je pense que lui n’a aucune honte et s’amuse beaucoup plus avec ce qu’il fait mais c’est bien plus complexe pour elle. Quand je la prenais en photo en robe et maquillée elle était très peu sûre d’elle à cause de l’immense pression pour elle de correspondre à l’image que la société se fait d’une “vraie femme”. Et quand je l’ai prise en photo dans “son mode garçon” selon sa formulation, elle était plus à l’aise.

 
Je suis contre le fait qu’une femme doive s’habiller et se maquiller pour être “perçue” comme une femme.

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Si tu devais changer ton style complètement à la manière d’un de tes diptyques?
Comme je l’ai dit je ne le ferais pas, mais pour une soirée costumée je me travestirais peut-être en garçon. Je pense qu’on a “le droit” de jouer avec les genres. Même si c’est une grande question politique en ce moment, il ne faut pas prendre les questions de genre trop au sérieux!

Ton modèle idéal, toutes périodes confondues? Patti Smith. J‘ai lu son autobiographie et c’est clair qu’elle n’en a rien à faire de son apparence. Il y a quelque chose dans cette attitude envers sa féminité que j’admire beaucoup.

Une photo récente qui t’a marquée? Dans le contexte de ces idées, les photos de la photographe finlandaise Iiu Susiraja. Elle fait des autoportrait qui sont très drôles, où elle se met en scène avec son gros corps qui ne correspond pas aux normes de beauté conventionnelles...elle joue avec ça. Plusieurs fois quand je prends des femmes en photo elles me disent “il n’y a rien d’intéressant en moi” car elles ne correspondent pas à une norme de beauté. C’est quelque chose que je souhaite combattre!

 


L'exposition de Jenni Holma est visible à la Galerie Metropolis jusqu'au 4 juin 2015, au 16 rue de Montmorency, 75003 Paris.

 

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Claire

 
 

Pour Claire,
l’Art est une histoire de passion.

Sa vision de l’art :
"L'artiste travaille en localisant le monde en son sein" - Gertrude Stein