Notre rencontre avec Anne Bourse, Emilie Perotto et Sarah Tritz

Avec Magnifiquement Aluminum, l’artiste Sarah Tritz revêt la casquette de commissaire d’exposition à la galerie Anne Barrault et réunit le travail transitoire d’Anne Bourse et les sculptures monumentales d’Emilie Perotto. La confrontation de ces deux univers invite à une réflexion sur la matérialité et nous donne toute la mesure de leur imaginaire.

Anne, Émilie, Sarah, pourriez-vous me raconter quel est votre parcours et comment êtes-vous devenues artiste?

Sarah Tritz : Je suis diplômée des Beaux-Arts de Lyon où je suis sortie en 2004. Comment devient-on artiste ? Je pense que c’est quelque chose que l’on sait très jeune. Pour moi, c’était soit j’observais les singes soit je devenais artiste. C’était plus simple pour moi de devenir artiste. J’avais tout simplement plus de compétences là-dedans.

Emilie Perotto : Je suis diplômée de la Villa Arson à Nice depuis 2004. Je suis assez d’accord avec Sarah puisque je ne me suis jamais vraiment posée la question. Pour moi, ce qui était important, c’était de sortir de l’école, d’avoir son diplôme, de trouver un atelier et un job alimentaire pour avoir des conditions de travail correctes.

Sarah Tritz : Je voudrais ajouter que depuis toute petite je dessine et je fais du modelage. Faire des formes, enfin je n’appelais pas ça comme ça à l’époque en raison de mon jeune âge, me permettait de rentrer en dialogue avec les autres.  Je trouve que les questions de formes aident à aller vers l'autre.

Anne Bourse : Je n’en ai pas la moindre idée puisque je ne me suis jamais vraiment posée la question. Mes raisonnements ne sont pas très réflexifs. C’est un gros défaut mais ça peut aussi être une qualité surtout lorsque l’on est artiste.  Je ne me dis pas à moi-même mon identité c’est d’être artiste. Mon identité c’est de vivre. Ce n’est pas de ma faute (Rires).

Emilie Perotto : Sarah, je suis d’accord avec ton idée. La forme permet vraiment d’aller vers l’autre. Petite, je ne permettais pas aux autres de copier sur moi. En revanche, je faisais leur dessin de poésie. Du coup, j’avais plein de copines.

Vue de l'exposition "Magnifiquement Aluminium", Anne Bourse et Émilie Perotto, 2015, Galerie anne barrault, paris

 
Sarah Tritz : C’était mieux de proposer une exposition en duo car je voulais provoquer une confrontation entre deux pratiques artistiques.

Quelles sont vos sources d’inspiration, vos préoccupations artistiques ?
Sarah Tritz : Je ne peux pas être exhaustive car tout mon travail porte sur la question de la citation. Ma première source d’inspiration est l’histoire de l’art mais c’est aussi évidemment la vie. Je n’apprécie guère les gens qui disent que faire de l’art pour l’art c’est débile. Je ne suis pas d’accord avec cette idée. Pour moi, l’art parle toujours d’autre chose que d’art. De fait, ce n’est pas tautologique. Un très bon artiste va s’inspirer de la vie pour faire des choses. Pour ma prochaine exposition, je regarde beaucoup Helen Frankenthaler. C’est une peintre qui a été très peu regardée dans les années 50. Elle était la femme de Robert Motherwell. Ses œuvres sont de grands aplats comme des aquarelles. Je m’intéresse aussi au travail de Max Ernst. Son dessin Figure humaine m’inspire énormément. D’ailleurs en ce moment, je suis en train de retranscrire ce dessin en volume avec une sculpture qui fera trois mètres de haut. Ce n'est pas la première fois que je m’inspire d’un dessin. Lorsque je vois ces formes, ça me donne envie d’en faire. Et je n’aurai pas eu l’idée sans les regarder.

Emilie Perotto : Ma source d’inspiration première est la vie de tous les jours et plus particulièrement les objets du quotidien. Un compteur électrique, par exemple, tout ce qui est mobilier urbain. Le mobilier urbain est un monde d’objets qui a un rapport au corps très fort. Parallèlement à ça, la lecture nourrit énormément mon travail. Mes lectures vont de la science-fiction au polar et j’aime particulièrement le roman noir. Ma pratique artistique peut être un peu appréhendée par le spectateur comme une enquête avec des indices. À chacun d’élaborer sa propre solution et ses propres doutes face à ce qu’il voit. Je trouve que la question de l’enquête est une bonne métaphore. Et il y a aussi des artistes dont j’admire à la fois le travail et la façon dont ils ont organisé leur vie autour de leur pratique artistique. Je pense notamment à Donald Judd, à Jimmie Durham ou encore à Richard Nonas. Ce sont des artistes qui ont des œuvres sculpturales très fortes mais qui ont été aussi critiques d'art ou politiciens comme Jimmie Durham. Des gens qui ont su faire de leur vie un ensemble d’activités artistiques, d’enseignements, de transmissions et de rapports sociaux. D’ailleurs, je n’ai pas cité beaucoup d’artistes femmes. Pour la simple et bonne raison que je pense que ces artistes sont soit mortes soit âgées. Hélas, je ne pense pas que des femmes de cette génération pouvaient être à la fois femme, artiste, critique et politicienne. Elles devaient choisir.

Sarah Tritz : C’est très juste. Il n’y a pas beaucoup d’écrits de femmes avant les années 90.

Emilie Perotto : Il y a Louise Bourgeois mais elle a fait des choix.

Anne Bourse : J’aime travailler avec du mouvement autour de moi. En général, je suis très mal à l’aise dans un atelier. Je travaille chez moi ou chez mon ami, un petit peu dans mon atelier et entre tout ça, j’écris et je lis des livres. Mes sources d’inspiration ne sont pas des modèles mais plutôt des croisements. Quand je travaille, il y a un imaginaire qui se forme entre mes relations avec mes amis, avec ce que je suis en train de lire ou en train de regarder. Mon travail ramène à des histoires, à des fictions ou encore à des moments clés. Ce n’est pas du tout un document du réel ou du monde. Au contraire, c’est un anti document. Mon travail n’est pas dans une zone séparée de mes relations imaginaires, réelles ou fictives mais dans une transversalité.  Je pense souvent au film Husbands de John Cassavettes dont les trois acteurs principaux sont joué par lui-même et ces deux amis Peter Falk et Ben Gazarra, tous trois acteurs et amis dans la vie. Le film est une fiction. En même temps, ils semblent l'avoir tellement infiltré de leur amitié et de leur vitalité qu'ils réussissent à produire un objet dont on ne pourrait presque ne même pas savoir qu'il a été construit, à tel point que la caméra embarquée semble presque courir après eux tout au long du film sans savoir ce qui va arriver.

 

 
Anne Bourse : Quand je travaille, il y a un imaginaire qui se forme entre mes relations avec mes amis, avec ce que je suis en train de lire ou en train de regarder. Mon travail n’est pas dans une zone séparée de mes relations imaginaires, réelles ou fictives mais dans une transversalité.

Anne Bourse
...calm and debonair, 2014
encre, impression et crayon sur papier découpé, sol de feutrine noir,

Comment est né le projet Magnifiquement Aluminium, exposition présentée à la galerie Anne Barrault ?

Sarah Tritz : Anne Barrault m’a proposé d’être la commissaire d’une exposition. Très vite, en connaissant l’espace, je me suis dit que c’était mieux de proposer une exposition en duo car je voulais provoquer une confrontation entre deux pratiques artistiques.
Pour nous trois, les titres sont importants. Ils évoquent des mini-fictions. Pour revenir au titre Magnifiquement Aluminium, il est lié au matériau qu’utilise Emilie pour sa pièce Kurt. L’aluminium a cette capacité de refléter la lumière. Dans cette exposition, les pièces d’Emilie allument, dans le sens de la drague aussi, les travaux d’Anne. Et puis c’est aussi une référence au roman le Bel été de Cesare Pavese. Dans cet ouvrage, il parle notamment de la lumière pendant l’été à Turin.

Sarah, vous décrivez le travail d’Anne et d’Émilie comme « d’un portrait en creux de votre propre pratique ». Quel aspect des œuvres de ces deux femmes artistes vous touche particulièrement ?

Sarah Tritz : Il se trouve que je connais Émilie depuis 2006. Nous nous sommes rencontrées dans le cadre d’une résidence à Marseille.

Émilie Perotto : Nous étions les deux seules femmes à ne pas connaître la résidence et les autres résidants.

Sarah Tritz : Nous avions des pratiques très différentes et nous nous sommes abordées comme deux chiens sauvages. Nous avons très vite eu envie de faire une exposition ensemble. Quant à Anne, c’était ma petite sœur aux Beaux-Arts de Lyon. Elle a été diplômée trois ans après moi. Étant curieuse par nature, je m’intéressais aux choses qui se passaient dans les autres promotions. Ses grandes photos m’ont énormément marquée. Ensuite, j’ai vu une de ses premières expositions à la galerie Tator à Lyon. J’ai trouvé l’exposition très belle, très intrigante aussi et désinvolte. Anne, je me souviens aussi de ton exposition à Hambourg et du superbe dessin que tu m’avais envoyé. C’était une reprise de la Nuit étoilée de Van Gogh. C’était incroyable la manière dont tu avais reproduite l’œuvre sur un papier si fin.

Anne Bourse : C’était sur du papier d’emballage.

Sarah Tritz : Quant à Émilie, ta première pièce était soit le phare soit la sculpture avec les vis que tu vissais sans cesse. En 2006 à Marseille, Émilie avait présenté la sculpture « phare ». Et une de nos premières discussions, c’était à propos d’une tache verte sur cette fameuse sculpture. À l’époque, Émilie faisait tout en bois et ne mettait aucune couleur alors que moi je mets toujours énormément de couleur. Je ne comprenais pas pourquoi elle hésitait autant pour une simple goutte de peinture.  Du coup, son travail m’a beaucoup intrigué. Finalement, Anne et Émilie m’ont beaucoup influencée dans mon travail. Je pensais qu’elles étaient très différentes psychologiquement et ça a été intéressant de prendre une distance de commissaire. Ça m’a permis de mettre deux personnes dans une salle et de voir ce qui se passe avec les formes. Ça revient presque à mon idée d’observer les singes (Rires). Je savais que le travail d’Emilie allait poser le travail d’Anne. Je savais que ça pouvait être une très belle combinaison. Au final, j’ai de plus en plus envie de soutenir des femmes artistes.

Découpages, collages, dessins, matériaux « pauvres » d’un côté, œuvres monumentales et matériaux « couteux » de l’autre, Anne, Émilie, vos univers semblent totalement opposés. Néanmoins, vous vous focalisez toutes les deux sur la matérialité de vos œuvres. En quoi, cela a-t-il un impact sur votre travail ?

Émilie Perotto : Nous nous sommes testées en amont. Les pièces n’ont pas été choisies indépendamment les unes des autres. On a vraiment eu la chance de pouvoir travailler avec Sarah et aussi avec la galeriste Anne Barrault. Nous avons profité de l’atelier d’Anne Bourse qui se situe dans la banlieue lyonnaise pour faire des essais de pièces avec des choses surprenantes. Nous l’avons fait pendant trois jours tout en nous apprivoisant puisque nous avons trois manières différentes de travailler.  Finalement, c'est aussi un travail que nous avons mené dans le temps avec une pause, de la maturation, des discussions et des échanges.

Sarah Tritz : Je crois énormément à la question du temps. Comment l’imaginaire construit les choses avant que l'on ne soit dans l’espace de présentation.

Émilie Perotto : C’est grâce à cet échange plastique que nous avons pu choisir nos pièces. Ce moment nous a permis de voir dans quelles directions nous allions et les pièces que nous avions envie de montrer. Quand j’ai rencontré Anne, je me suis dit que je voulais sélectionner des pièces sans couleur. Ce sont d’ailleurs des pièces avec une seule matière. Ce choix m’a semblé assez juste par rapport au travail d’Anne qui est dans la composition, le jeu de textures, de couleurs, de surfaces plutôt dans quelque chose d’un seul trait.

Sarah Tritz : En fait, Emilie, tu as su très vite quelles pièces tu allais montrer. Je m’y attendais. C’était très bien car ça permettait de poser certaines idées et de continuer à réfléchir avec Anne. Bien qu’au final, Anne, tu as aussi très vite posé des jalons.

 
Émilie Perotto : Mes pièces posent des questions mais elles y répondent. Je ne suis pas dans une démesure qui fait que je ne sais pas quoi faire de mes pièces.

Emilie Perotto
L’esprit de contradiction (sculpture capucine) 1/2, 2011
Topan, acier inoxydable, plexiglas

Émilie Perotto : C’est le lieu qui m’a permis ça. Je travaille beaucoup par rapport à un espace. Je suis rentrée dans la galerie et j’avais déjà des certitudes. Il y avait deux pièces que je voulais absolument montrer. Concernant mes pièces exposées ici, il  y a deux grandes sculptures. Dans la première salle, une assise a été produite spécialement pour l’exposition. Dans la salle du fond, il y a une pièce en acier inoxydable qui s’intitule Des attractions désastre. Elle reprend la forme d’une de mes anciennes œuvres monumentales. Cette sculpture tient visuellement en équilibre sur ses pointes dans le fond de la galerie et vient s’encastrer dans une espèce de niche du plafond. Dans l’autre salle. Il y a une sculpture qui s’intitule Les corps-morts ne devaient jamais toucher le sol qui est un grand trépied également en acier inoxydable. Cette sculpture est accompagnée d’une assise en fonte d’aluminium qui reprend la forme d’une souche d’arbre. Cette pièce s’appelle Kurt en référence à Kurt Wallender, le héros des romans de l'écrivain suédois Henning Mankell. L’emplacement de cette souche est intéressant car il permet d’avoir différents points de vue de l’exposition et de nos pièces. J’ai aussi installé une photographie réalisée à partir d’un scan d’objets. Ce sont des mains d’enfant qui entourent un bout d’aluminium. Pour finir, il y a une dernière sculpture qui est un regroupement de 10 pièces en mortier. Ces objets sont issus d’une opération qui consiste à couler du mortier dans des pièces en plastique que je choisis avec soin. Je fais en sorte d’extraire une forme de cette coulée. Ici, elle évoque une bouteille. Son titre C’est la présence de l’absence réellement présente fait référence à l’artiste Richard Nonas. Je trouve le rapport au plein et à l’espace intéressant.

Anne Bourse : Je ne travaille pas dans un temps linéaire.  Pour cette exposition, j’ai choisi aussi bien des parties anciennes que des choses récentes. Je montre une peinture qui s’appelle Lola, 7 cochons sauvages. Un jour, j’ai peint et ça a vraiment cafouillé. C’est devenu une sorte de fond sauvage comme une peinture d’enfant. C’est une œuvre très spontanée et en même temps il y a une certaine distance avec l’idée que Lola dessine des cochons sauvages. Il y a la tentative d’une mise en fiction avec le dessin barbouillé et pourtant on n’en garde aucune interprétation,  on en garde juste la forme d'une mentalité. Dans mon travail, j’aime le lien à l’absurde. La couette, par exemple, c’est une impression numérique sur soie. C’est une surface molle qui s’intitule Nuit Langue. Si quelqu’un me dit qu’il ne comprend pas c’est normal car il n’y a rien à comprendre (Rires).  

Sarah Tritz : La matérialité me semble être le point commun de vos travaux. Anne, tu parles de ton travail comme de quelque chose de mobile. Tu fais tout pour que ton art puisse tenir dans une valise. Alors qu’Émilie, c’est vraiment tout le contraire.

Émilie Perotto : Mes pièces posent des questions mais elles y répondent. Je ne suis pas dans une démesure qui fait que je ne sais pas quoi faire de mes pièces.

 

Emilie Perotto
Le Dahu, 2011
bois, câble métallique
323,5 x 128,5 x 250 cm


 

 
Sarah Tritz : La matérialité me semble être le point commun de vos travaux.

Léa Mercier pour Anne Bourse et Émilie Perotto

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Quel est votre dernier coup de cœur artistique ?
Anne Bourse : Drumming, une pièce d’après la partition éponyme de Steve Reich, d’Anne Teresa De Keersmaeker que j’ai vue à l’Opéra de Lyon.
Emilie Perotto : L’exposition de Bernhard Rüdiger au Frac Languedoc-Roussillon à Montpellier.
Sarah Tritz : J’ai adoré l’exposition Mannequin d’artiste, Mannequin fétiche au musée Bourdelle.

Pourriez-vous me citer une ou des œuvres dont vous aimeriez être l’auteur ?
Sarah Tritz : Je passe mon temps à en rêver. Tout mon travail parle en partie de ça avec la citation.
Anne Bourse : En ce qui me concerne, plein mais je n’ai pas cette prétention.
Emilie Perotto : Je n’en ai pas
Sarah Tritz : Quand j’étais encore à l’école, j’entendais des jeunes artistes dire que de toute façon on ne pouvait rien faire de nouveau. Nous étions à la fin des années 90. À l’époque, il était impossible d’imaginer ce que l’on peut voir aujourd’hui : un art expressif, bricolé qui puise dans les formes primitives. Bernhard Rüdiger, notre professeur, nous disait que nous passerions notre temps à refaire des choses qui avaient déjà été faites mais que c’est cette différence qui faisait que c’était légitime de faire des formes. C’est aussi pour ça que j’ai un rapport très fort à l’histoire de l’art. En tant qu’artiste, nous n’évoluons pas sur un terrain vierge.

Pour finir, auriez-vous un conseil à donner aux jeunes artistes?
Anne bourse : Ne pas écouter les conseils !

 


L'exposition Magnifiquement Aluminium est visible jusqu'au 27 juin à la galerie Anne Barrault, 51 rue des Archives, 75003, Paris

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Claire

 
 

Pour Claire,

L’art est un vecteur de lien social.

 

Sa vision de l’art :

« L’art sauvera le monde » (Fiodor Dostoïevski)