Notre rencontre avec Fred le Chevalier

Depuis près de dix ans, Fred le Chevalier peuple les murs de Paris et d’ailleurs de ses étranges personnages, une cohorte d’enfants rois, d’amoureux masqués et d’animaux fantastiques. Nous l’avons rencontré à l’occasion de son exposition à l’hôtel Jules et Jim, où nous avons pu parler de son univers et de ses projets.

 

Crédits : Martial Denais

Crédits : Martial Denais

Parmi tous les artistes que nous avons interviewés jusqu'à présent, tu es probablement l’un de ceux dont nos lecteurs connaissent le mieux les œuvres, que l'on retrouve sur de nombreux murs de la ville, particulièrement dans le Marais et le Nord-Est. Quel est ton parcours?

Je suis originaire d’Angoulême, où je suis resté jusqu'à 20 ans. J'ai un peu bougé ensuite, et ça fait 8 ans que je suis en région parisienne. J'habitais d'abord en banlieue, puis je me suis installé à Paris il y a 2 ans, lorsque j'ai arrêté de travailler pour me consacrer entièrement au dessin. Je n'ai pas suivi de formation artistique, je dessinais juste beaucoup quand j'étais enfant, et comme la plupart j'ai arrêté à l'adolescence. J’ai recommencé à 33 ans, comme une façon de retrouver ce plaisir d'enfant, une reconquête de quelque chose d'oublié. Du coup, je dessinais comme quand j'avais 11 ans, mais je ne voulais pas prendre de cours, juste trouver une forme qui me permette de m'exprimer.

Même si tu es un autodidacte, il y a beaucoup d'influences dans ton travail, notamment de l'univers des contes et des comics underground.

Oui, je dirais que le véritable déclencheur pour moi ont été les dessins de Béatrice Myself; j'y ai découvert une forme qui me touchait, tout en restant techniquement accessible. J'aime aussi Enki Bilal, Hugo Pratt ou Gustave Doré, par exemple, mais je n'étais pas capable de faire ça, et je n’envisageais pas de prendre des cours pendant des années pour arriver à ce résultat. A l'origine j'ai évolué dans le milieu du Punk rock, qui est déjà très graphique, notamment avec les pochettes de disques en effet inspirées des comics, comme celles des Bérurier Noir.

Après, j'ai aussi lu beaucoup de SF, de romans de cape et d'épée, de mythologie grecque, des genres où l'on retrouve plein de gravures, d'illustrations, de symboles et d'objets. Les films d'animation de l'époque comme La Planète sauvage ou Le roi et l'oiseau m'ont aussi beaucoup marqué. Enfin, une des rares influences précises est le film Freaks de Tod Browning; le personnage récurrent de mes dessins est inspiré du nain et du tambour, deux êtres un peu austères, entre l'enfant et l'adulte.

 
Le collage se situe dans cette continuité. Ça a été très stimulant pour mon travail, et je pense qu’on y retrouve un aspect qui me tient vraiment à cœur, à savoir que les gens puissent se projeter dans mes histoires et y greffer les leurs.

Comment en es-tu venu à coller tes dessins dans la rue?
Quand je me suis mis à dessiner, l'idée n'était pas du tout de les montrer. Mais j'ai eu des retours encourageants de mon entourage, et j'ai commencé à envoyer mes dessins par la poste, j'appelais ça des dessins voyageurs. Et puis un échange s'est créé, les gens me répondaient en me renvoyant des photos d'eux avec mes dessins, lesquels cessaient de m'appartenir exclusivement. Le collage se situe dans cette continuité. Ça a été très stimulant pour mon travail, et je pense qu'on y retrouve un aspect qui me tient vraiment à cœur, à savoir que les gens puissent se projeter dans mes histoires et y greffer les leurs. Je ne veux pas que mes dessins soient trop délimités, mais qu'ils soient un prétexte dont les autres se saisissent.

En effet, tes dessins sont peuplés de personnages et de récits énigmatiques; comment décrirais-tu le petit monde que tu as créé?
En fait, il n'y a pas de concepts derrière mes dessins. Quand je trouve une forme qui me plait, je me l'approprie et j’élargis petit à petit les formats et les représentations. Alors oui, mes personnages se situent entre l'enfant et l'adulte, ils sont androgynes, le rêve ou le cauchemar sont des thèmes récurrents... Mais tout cela vient d’abord de mon envie assez nombriliste de dessiner. Ce que j'essaie de faire, c'est de transmettre un peu de douceur à travers mes dessins ; le monde est assez violent comme ça, j'aime qu'ils soient un peu en décalage, qu'ils puissent servir d'échappatoire.

 
Ce que j’essaie de faire, c’est de transmettre un peu de douceur à travers mes dessins ; le monde est assez violent comme ça.

Comment envisages-tu tes expositions dans les lieux d'art, est-ce très différent de ce que tu fais dans la rue?
Mon point de départ c’est le dessin, donc je ne me sens pas perdu dans ce contexte. Ça m’incite à développer des formats plus grands, à passer plus de temps sur les dessins qui seront exposés. J’essaie souvent d’intégrer une dimension festive dans mes expositions, afin que ce soit un moment de partage, un souvenir. Quand j’ai fait le M.U.R. à Oberkampf, je distribuais des masques aux gens, j’ai essayé de les faire danser, c’était marrant. J’aime bien ce côté farce. Mais je ne veux pas trop exposer non plus, faire les choses à toute vitesse, ce n’est pas mon rythme.

Que penses-tu de l'engouement actuel autour du "street art" ? Est-ce que c'est une culture à laquelle tu t'identifies?
Non, et j'évite d'utiliser le terme. Quand j'ai été confronté au graffiti et au rap notamment, ça m'a touché car j'y voyais une forme d'expression libre et directe, qui dans un certain sens me rappelait le punk. Mais ça n’est pas ma culture, ma référence serait plutôt Ernest Pignon-Ernest.

Il est vrai que les artistes français ont leur propre histoire avec l'art urbain.
Oui absolument, c'est une tradition très intéressante, c’est pour cela que l’emploi du terme « street art » me paraît un peu clinquant. Certains quartiers à Paris sont devenus de vraies vitrines, les publicitaires reprennent les codes pour faire du buzz, il y a un trop plein. Enfin, je ne me préoccupe guère des appellations ; je suis flatté lorsqu'on me dit que je fais de la poésie, j’aime bien le côté anachronique du terme. Mais si demain on parle de « street poetry », je dirai que je fais du collage chimique.

Tu reviens tout juste d’une résidence à Miami, as-tu plus de projets depuis que tu te consacres à plein temps à ton dessin?
Le dessin m’occupe du matin au soir, mais j’ai toujours des choses en cours, que ce soient des projets concrets ou des envies. J’essaie de plus voyager, je n’en avais pas trop le temps jusqu’à présent. Sinon je travaille sur un script de film d’animation, et j’aimerais réaliser un livre de littérature jeunesse, avec des textes assez courts et quelques dessins. Les livres sont des objets qui me tiennent très à cœur.

 
Le dessin m’occupe du matin au soir, mais j’ai toujours des choses en cours, que ce soient des projets concrets ou des envies.

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Comment se passent les rencontres avec les gens lorsque tu colles tes dessins dans la rue?
Globalement bien, même si j’ai l’impression qu’il y a plus de crispations en ce moment, peut-être à cause de la profusion de dessins et collages sur certains murs. La plupart du temps les gens viennent seulement discuter, des fois ils me racontent des histoires en rapport avec mes dessins ou me demandent ce qu’ils signifient. Au début, je collais la nuit en croyant qu’il fallait se cacher, et puis j’ai eu un échange avec un policier qui aimait bien mon travail et m’a souhaité une bonne soirée. Depuis je fais mes collages de jour, ça me permet de me balader et de rencontrer les gens. Et puis au final, dans une ville aussi frénétique que Paris, c’est en ne se cachant pas qu’on devient invisible.

Une exposition récente qui t’aurait marqué?
L’exposition de Stéphane Blanquet à Art Factory. C’est une œuvre assez noire mais très touchante. Il a une vraie patte, et il y a toujours une quantité de détails folle dans ses dessins.

Un conseil pour un artiste débutant?
Pas vraiment, je me sens assez mal placé pour donner des conseils! Je pense que l’important c’est de s’écouter, de chercher et d’être un peu têtu. Et puis se faire plaisir, par-dessus tout. Ce ne sont pas des grandes vérités, mais ça me paraît être l’essentiel.

 


L'exposition de Fred Le Chevalier est visible à l'hôtel Jules & Jim jusqu'au 16 juin 2015, au 11 rue des Gravilliers, 75003, Paris

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Lucien

 
 

 

Pour Lucien, l’art est primordial. 
Touche-à-tout, il se passionne pour le rôle social de l’art. 

 

Sa vision de l’art : 
« Il n’y d’art que pour et par autrui » (Jean-Paul Sartre)