Notre rencontre avec Jean-Luc Parant

L’œuvre de Jean-Luc Parant fusionne les contraires depuis plus de 50 ans : boules et tableaux, matière et pensée, obscurité et lumière. En quête d’un originel appliqué à tous les champs artistiques – sculpture, installation, dessin, peinture, poésie, philosophie - , il développe une œuvre aussi sensible que conceptuelle.
A l’occasion de l’exposition Mémoire du merveilleux à la galerie Pierre-Alain Challier, il nous livre quelques clés pour pénétrer dans son univers complexe et foisonnant.

 

Vous vous décrivez comme un « Fabricant de boules et de textes sur les yeux ». Pourriez-vous nous décrire votre parcours pour en arriver là ?
Je ne me suis jamais dit que j’allais faire des boules. A l’origine, j’étais peintre. J’ai commencé par dessiner des yeux, puis je les ai peints et après je les ai faits en relief avec du papier et de la cire. Les tableaux sont devenus très gros, un peu comme enceints, car au lieu de ne peindre que le recto, je suis allé sur les côtés et le verso. C’était des yeux qui se projetaient. Ils étaient tellement gros que je ne pouvais plus les accrocher aux murs et j’ai été obligé de les suspendre au plafond. Et donc ces tableaux sont devenus des boules. C’était comme si le tableau devenait touchable. D’ailleurs les premières boules portaient les traces d’yeux.

Vous êtes un artiste pluriel : artiste, poète et penseur. Quelle place accordez-vous à l'écrit dans votre création ? 
Les boules sont des secours en cas de nuit totale. Si on ne pouvait plus lire mes textes, les boules pourraient servir de retranscriptions dans la matière touchable de ce que mes textes disent, car le moyen de locomotion du savoir, ce sont nos yeux. D'ailleurs, mes boules sans mes textes ne valent rien et vice versa, et ce depuis le jour où j’ai découvert que je ne voyais pas mes yeux. C’était une révélation de comprendre qu’on voyait avec quelque chose qu’on ne pouvait voir. Associer l’écrit et les boules, c’est réunir la vue et le toucher. Je travaille l’écriture et les choses du toucher car je ne pense à rien quand je fais mes boules, cela n'est que du toucher; mais quand j’écris, je pense, et je mobilise ma pensée et ma vue. J’essaie d’équilibrer les deux.

 

 

Courtesy Galerie Galerie Pierre-Alain Challier

 
Je me suis inventé ma propre langue et j’ai essayé de dire des choses qu’on n’avait jamais dites. Chacun possède une langue à soi.

Quelles pourraient être vos influences ?
Etant enfant, je n’ai jamais écouté ce qu’on me disait et j’ai toujours voulu découvrir le monde par moi-même. C’est mieux. De cette manière, le monde est plus proche de soi et on est plus intégré au monde, au lieu d'en être séparé. D'ailleurs, mes boules sont des autoportraits. C'est-à-dire que mes boules en terre sont ce que je touche sur moi. C’est notre propre tête, la mémoire de nos mains. Si on commence à toucher de la matière molle, de la terre, on fini par faire des boules, car on représente ce qu’on a le plus touché de nous. Il faut se créer un monde. Moi avec mes textes je me suis inventé ma propre langue et j’ai essayé de dire des choses qu’on n’avait jamais dites. Chacun possède une langue à soi. Mais c'est également parce que l’autre voit le monde différemment qu’on voit le monde entièrement.

Les boules et les yeux sont au cœur de votre œuvre depuis les années 1970. Il y a un côté obsessionnel dans votre travail, n'est-ce-pas ?
C’est vrai qu’il y a de la répétition, mais c’est toujours de la variation. On est obligé de passer par la répétition pour se trouver soi-même et créer une œuvre singulière. En insistant, je finirai par trouver quelque chose qui est de moi véritablement. On possède chacun quelque chose qui nous différencie des autres et cette chose là, si je la développe, en effet, je deviens différent. Cela ne m’intéresse pas de peindre comme le peintre d’à côté, de faire des choses à la mode, ou de choisir une tendance en me disant, tiens, cela se vend, je pourrais faire quelque chose comme cela.
La répétition, c’est aussi une sorte d’économie de moyens : utiliser le minimum de soi, de ce qu’on est capable, pour obtenir le maximum. Le vrai travail, c’est un travail de contrainte. J’aime bien me restreindre.  Je veux que le presque rien devienne quelque chose. D'ailleurs, on est chacun presque rien.

 Une idée phare dans votre travail est de varier les échelles et d’unir microcosme et macrocosme ?
Oui, j’ai fait beaucoup de portraits de mes boules et créé des tas de boules de différentes tailles. Car avec les yeux, les choses changent d’échelle, sinon un objet garderait la même dimension. Si l’on a que nos mains, on garde la même taille. Nos yeux nous donnent un monde sans mesure. Quand on est vivant, on n’a pas de taille, et heureusement car sinon on serait un obstacle au monde, on cacherait ce qu’il y derrière nous.

 
Le vrai travail, c’est un travail de contrainte. Je veux que le presque rien devienne quelque chose.

Courtesy Galerie Galerie Pierre-Alain Challier

Comment est née votre collaboration avec le galeriste Pierre Alain Challier ?
Il m’avait exposé à Artcurial en 2005. Mais sinon, quand il avait 16 ans, il m’a vu à la télé, alors qu’il était dans sa cuisine avec sa mère. J’étais invité à Bouillon de Culture à l’époque et j’avais apporté mes boules sur le plateau. Il a même enregistré le film et il a découvert l’art contemporain avec moi. Je l’ai rencontré après, à Art curial en 2003, par hasard. J'avais acheté beaucoup de livres en librairie, et j’ai demandé si on ne pouvait pas procéder à un échange, car il y en avait bien pour 5 000 ou 6 000 euros et je n’avais pas l’argent sur moi. La dame m'a dit qu'elle allait demander au directeur, elle a dit mon nom à Pierre-Alain qui a tout de suite accouru et il a voulu échanger immédiatement. Après j’ai échangé énormément de choses avec lui. Comme il m’a connu quand il était très jeune, on s’est liés.

Vous pratiquez beaucoup l’échange. Pourquoi ?
Moi, j’ai l’impression de faire quelque chose qui ne serait pas légal. Au fond, je suis ni poète ni artiste. Je fais cela pour exister. Je n’ai aucune ambition personnelle.
Donc au lieu de payer ce que j’achète, je paye avec mes boules. J’ai peut-être 150 000 livres et ce ne sont que des livres échangés, avec des bibliothèques, des éditeurs, des particuliers, des libraires. Cela fait 40 ans que je fais ça. J’ai échangé des repas au restaurant, des nuits d’hôtel, pendant des mois entiers parfois, etc... Comme cela, on ne paye pas. J’ai écrit un livre sur les échanges : Des boules en or. C’est comme si mes boules étaient en or puisque j’ai même échangé des voitures.

Dans les deux œuvres que vous exposez à la galerie Pierre Alain Challier, on retrouve vos boules, mais vous leur avez adjoint tout un bestiaire merveilleux qui en émerge.
Oui, je collectionne les animaux empaillés depuis très longtemps et je voulais m’en débarrasser, alors que je devais en avoir 400, dont un éléphant. Je les ai utilisés, car qui m’entoure à la maison fait partie de mon travail. J’ai essayé de faire rentrer ce que j’aimais dans mes boules.
Au début, j'ai montré des animaux dans des éboulements et ensuite je les ai fait rentrer dans les boules car j'aime l’idée d’y cacher des choses. On ne sait pas si les animaux sortent ou si ils sont en train de se faire happer.
J’ai beaucoup écrit sur les animaux. Ce qui m’intéresse, c’est qu’ils naissent entiers. Ils n’ont pas besoin de renaître. L’animal, à la naissance, il a le corps qu’il lui faut pour exister là où il vit. Nous on doit apprendre. Et les animaux ont envahi les trois éléments, l’air pour les oiseaux, ainsi que la terre et l’eau.

Vos œuvres ressemblent à de véritables cabinets de curiosité. Qu’est-ce qui vous pousse à l’accumulation ?
Je le fais surtout avec les livres maintenant. J’ai acheté une ancienne école, avec quarante pièces, car chez moi, la salle à manger était pleine de livres, de catalogues… C’est l’idée de la connaissance. J’adore les autres artistes, des gens complètement inconnus, qu’on a complètement oubliés, qui n’existent pas. Ceux-là je les adore et j’en ai des milliers. C’est terrible, le nombre d’artistes qui disparaissent et c’est une vraie richesse. Je pense qu’on porte en nous cette culture disparue. C’est la base, solide, un terreau sur lequel les autres peuvent se développer.

Courtesy Galerie Galerie Pierre-Alain Challier

 
C’est terrible, le nombre d’artistes qui disparaissent et c’est une vraie richesse. Je pense qu’on porte en nous cette culture disparue. C’est la base, solide, un terreau sur lequel les autres peuvent se développer.

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Comment décririez-vous votre journée de travail type?
Je suis très paresseux. Et pour m’en sortir, j’ai compris qu’il fallait que mon activité soit intégrée dans ma vie. De la même manière qu’on ne peut pas aller se coucher sans avoir mangé, je ne vais jamais me coucher sans avoir sculpté quelques boules et écrit quelques lignes. J’ai réussi à en faire un besoin.

Un conseil aux jeunes artistes d’aujourd’hui?
Pour être tranquille, il vaut mieux faire autre chose !

Un souvenir marquant d’une rencontre avec votre public ?
A la clinique de La Borde, on m’avait invité et les infirmiers étaient habillés pareil que les patients. Je n’ai jamais eu un public aussi intelligent, alors que c’était des fous. Certains ont même dit que j’étais un sorcier. Et là, je me suis trouvé plus fou qu’eux.

 


L'exposition de Jean-Luc Parant est visible jusqu'au 24 juin 2015 à la galerie Pierre-Alain, 8, rue Debelleyme, 75003 Paris

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Morgane

 
 

 

Pour Morgane, l'Art est énergisant.
Conférencière au Musée national d'art moderne,
elle aime les œuvres qui lui rappellent que le corps
est une machine à émotions qui n'attend que l'art pour le réveiller.

Son coup de cœur artistique :
Être plongée dans l'obscurité
de "This Variation" de Tino Seghal.