Notre rencontre avec Ernesto Riveiro

Cette semaine, notre reporter Lucien a rencontré l’artiste argentin Ernesto Riveiro, actuellement exposé à la galerie Pascaline Mulliez. Autodidacte, ce libre penseur de la peinture crée des toiles où se dévoile un univers singulier et inclassable, un tumulte de formes et de couleurs propice à la contemplation.

Vous êtes d’origine argentine, mais vous vivez et travaillez en France depuis les années 70. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur votre parcours ?
Mon parcours a été un peu chaotique, tant au niveau personnel qu’à celui de ma formation. J’ai quitté l’Argentine à 23 ans, je suis donc arrivé en France assez jeune. J’avais déjà une activité artistique à Buenos Aires, mais j’ai dû l’interrompre un temps à cause de l’exil et des complications qui y étaient liées. Ma famille n’acceptait pas mon désir de me consacrer à l’art, et j’ai suivi un cursus d’études scientifiques, tout en m’initiant à l’art tout seul, en parallèle. Enfin je dis « tout seul », mais on reçoit toujours un enseignement des autres : le simple fait de regarder un tableau est en lui-même un enseignement. J’ai bien fréquenté ponctuellement des ateliers à Paris, mais je me considère comme un autodidacte.
Cependant, bien que mon parcours ait été accidenté, il a été très déterminé ; j’ai toujours gardé avec mon travail une relation sans faille, sans coupure. Quoi qu’il me soit arrivé, j’ai toujours traité la pratique de mon art comme un besoin, et ma vie a été orientée vers cette pratique ; tout le reste passait au second plan.

 

Y a-t-il des artistes qui vous ont particulièrement influencé, ou un courant pictural auquel vous vous identifiez ?
Je dirais que je me situe dans mon propre courant. Cela ne signifie pas que je n’ai pas regardé le travail des autres, étant donné que je me suis formé comme ça ; même si je n’allais pas à l’école, je regardais et copiais beaucoup de tableaux, et je reconnais avoir beaucoup d’influences. En fait, tout le monde m’a influencé, chaque tableau que j’ai regardé a laissé des traces, des indications de choses profitables ou de choses à ne pas faire. Mais je ne m’identifie pas à telle ou telle école.

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Tout le monde m’a influencé, chaque tableau que j’ai regardé a laissé des traces.

2013 . Acrylique sur toile . (Ref.05).
200 × 200 cm

Comment définirez-vous votre peinture, vos préoccupations ? Pour quelqu’un qui ne connaîtrait pas votre travail, auriez-vous une clé de lecture pour l’aborder ?
Le terme de définition est justement contraire à la pratique de mon travail. La définition, par nature même, est une fixation. C’est un formatage d’un phénomène quelconque, quelque chose que j’ai toujours essayé d’éviter. La constitution d’un tableau implique une série d’opérations intellectuelles qui sont extrêmement lourdes comme l’intentionnalité, le projet. C’est justement de cela que j’ai voulu m’affranchir.

Il y a donc une certaine recherche de liberté dans votre peinture.
Oui, j’essaie de conquérir un espace de liberté, c’est une quête perpétuelle. J’ai pratiqué l’abstraction et la figuration, pour arriver finalement à ce que vous voyez ici, un espace où la peinture exerce sa propre nature.

 
J’ai pratiqué l’abstraction et la figuration, pour arriver finalement à ce que vous voyez ici, un espace où la peinture exerce sa propre nature.

2013 . Acrylique sur toile . (Ref.02).
200 × 200 cm

Justement, il y a dans vos peintures de nombreuses figures et symboles qui se trouvent entre l’abstraction et la figuration. Elles ne sont pas clairement identifiables et semblent plutôt fonctionner par évocation ou analogie ; peut-on voir cela comme une sorte de vocabulaire ?
En réalité il n’y a aucun programme dans ce que je fais, aucun souci de narration à priori. L’histoire ici, c’est la pratique elle-même de la peinture, ce en quoi consiste peindre. C’est ça la question toute bête que je me pose tous les jours, celle qui me fait aller à l’atelier. Mais cette question n’a pas de réponse verbale, elle a une réponse picturale. Pour moi, la peinture est un lieu de manifestation, d’apparition ; ce qui m’intéresse dans la peinture, c’est sa propre visibilité. C’est pour cela que je n’ai pas besoin de me préoccuper de la représentation de figures, ni même de la représentation abstraite. Je me suis affranchi de ça.

Vous donnez à voir la peinture, en quelque sorte. Est-ce que votre travail de la couleur rejoint cette volonté ?
Oui il y a de cela. Je veux que ma peinture soit un champ de l’évocation, un territoire dans lequel la personne qui regarde puisse vivre une aventure, c’est-à-dire rentrer dans un tableau et l’explorer. Pour ce qui est de la couleur, elle a toujours été pour moi quelque chose de mystérieux. J’ai approché d’autres aspects de la peinture d’une manière plus intellectuelle, à travers l’analyse, la conceptualisation, mais quand il s’agissait de la couleur, je trouvais ça extrêmement ennuyeux. Vraiment, elle s’est toujours présentée comme le mystère le plus total. J’ai un usage très intuitif de la couleur, comme dans un dialogue avec le tableau ; on rentre dans quelque chose, et après on se demande comment on va s’en sortir. Je ne peux pas dire grand-chose de plus.

 

Je veux que ma peinture soit un champ de l’évocation, un territoire dans lequel la personne qui regarde puisse vivre une aventure, c’est-à-dire rentrer dans un tableau et l’explorer.

Vous avez aussi réalisé par le passé des sculptures s’apparentant à des fétiches. Au-delà de son aspect mystérieux, y a-t-il quelque chose de spirituel dans votre œuvre ?
J’espère qu’il y a quelque chose de spirituel dans mon œuvre, mais le terme est très vaste, il est sans cesse réinvesti, remis en question. En tout cas dans son sens le plus large, j’espère que les choses que je fais peuvent être perçues comme telles, qu’elles peuvent favoriser un cheminement de l’esprit. Je les considère comme un aliment pour l’âme, et j’essaie d’y insuffler une certaine spiritualité. Après je ne sais pas si j’y arrive, ce n’est pas à moi de le dire. Je suis convaincu que la peinture, tout comme la fabrication d’objets ou l’écriture, sont des productions bénéfiques à l’esprit. Je pense qu’on peut améliorer l’esprit par le regard.

2013 . Acrylique sur toile . (Ref.03).
120 × 120 cm

 
Je suis convaincu que la peinture, tout comme la fabrication d’objets ou l’écriture, sont des productions bénéfiques à l’esprit.

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Comment travaillez-vous au quotidien ? Que faites-vous quand vous n’êtes pas à l’atelier ?
Je pratique le yoga depuis une quinzaine d’années, et je marche beaucoup dans la forêt, près de 4km par jour. J’essaie d’être dans l’atelier la majeure partie de la journée, mais je m’y consacre à diverses choses en dehors de la peinture à proprement parler, comme préparer les couleurs, apprêter les toiles.

Un artiste ou une exposition qui vous ont particulièrement marqué récemment ?
Le travail du peintre Howard Hodgkin, que j’ai découvert lors d’une exposition à Paris. Mais le plus significatif pour moi a été une grande exposition d’Antonio Berni à Buenos Aires, c’était fascinant. C’est un artiste qui n’est malheureusement pas très connu en France, bien qu’il ait gagné le grand prix de gravure à la Biennale de Venise de 1962.

Est-ce que vous avez un souvenir marquant d’une rencontre avec le public lors d’une de vos expositions?
Pas vraiment, notamment parce que la plupart du temps, les visiteurs ne sont pas confrontés à l’artiste lui-même. Dans l’espace d’exposition, l’artiste est absent ; c’est un dialogue entre l’œuvre et la personne qui la regarde. En la contemplant, elle peut en jouir, parfois en souffrir ; la peinture doit offrir cette possibilité de renouvellement. Cette histoire de public, c’est plutôt pour les chanteurs de pop. Quand je sors d’un vernissage, personne ne m’attend pour m’acclamer, même si j’aimerais bien (rires). Il faut comprendre que la peinture ou la sculpture sont des choses très silencieuses.

 

 


L'exposition de Ernesto Riveiro est visible jusqu'au 9 mai 2015, au 42 rue de Montmorency, 75003 Paris.

 

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Lucien

 
 

Pour Lucien, l’art est primordial. 

Touche-à-tout, il se passionne pour le rôle social de l’art. 

 

Sa vision de l’art : 

« Il n’y d’art que pour et par autrui » (Jean-Paul Sartre)