Notre rencontre avec David Renaud

Claire, l’une de nos reporters, vous emmène à la découverte de David Renaud, artiste représenté par la galerie parisienne Anne Barrault. Entre invitation au voyage, méditation scientifique et paysage poétique, son travail bouleverse les codes de la représentation et notre perception de la géographie.
Découvrez un univers méthodique empreint de poésie !

Un des axes principaux de mon travail est la question de la représentation du territoire et du paysage.

David, pourriez-vous me raconter quel est votre parcours et comment êtes-vous devenu artiste?
Mon parcours est très simple. J’ai grandi en Savoie et à Grenoble. J’avais une appétence pour le dessin. Rentrer aux Beaux-Arts de Grenoble me paraissait donc assez logique. J’en suis sorti en 1991 puis je me suis installé à Paris. Lors de ma dernière année d’étude aux Beaux-Arts, j’ai suivi une formation curatoriale créée et dispensée à l’École du MAGASIN qui est aussi le Centre National d’Art Contemporain de Grenoble. Elle a été imaginée pour les commissaires d’exposition et les critiques d’art venant du monde entier. C’est un cursus très pointu car les cours sont aussi bien théoriques que pratiques. À côté, j’enseigne à l’ENSBA de Lyon depuis maintenant 17 ans.

Quelles sont vos sources d’inspiration ? La cartographie et la topographie sont au coeur de vos préoccupations artistiques. Pourriez-vous m’en dire plus ?
C’est une question assez difficile car je pourrais dire que, pour moi, presque tout est une source d’inspiration. Depuis maintenant plusieurs années, un des axes principaux de mon travail est la question de la représentation du territoire et du paysage. Quels sont les codes de la représentation ? Toutes ces questions alimentent mon travail. Ma dernière exposition est très axée sur la cartographie mais je ne parle pas uniquement de ce code.
J’ai essayé de tendre «  a minima ». Jusqu’à présent quand je réalise des cartes, nous identifions assez rapidement la carte et les continents alors que dans les pièces qui sont présentées ici la lecture de la carte est moins évidente. Nous devinons que c’est une carte mais nous ne la reconnaissons pas directement. C’est cette limite que j’ai essayé d’explorer et d’interroger.

Aujourd’hui, je suis un voyageur qui ne voyage plus beaucoup. Je suis comme la plupart des voyageurs : “un voyageur immobile” . Je voyage par les atlas et qu’importe d’aller vraiment voir tous ces endroits.
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Mont Everest, alt 8848 m
peinture acrylique, bois, 150 x 150 x 200 cm

Comment est né le projet Point Nemo, exposition présentée à la galerie Anne Barrault ?
Je suis représenté par la galerie Anne Barrault depuis une dizaine d’années environ. Le projet Point Nemo est ma troisième exposition dans ces murs. Généralement, les galeries proposent à leurs artistes de monter une exposition tous les trois ans en fonction du nombre d’artistes représentés. Au même titre qu’une grande rétrospective dans un musée, je trouve qu’une exposition en galerie mérite d’avoir une vraie cohérence.

L’exposition s’appelle Point Nemo en référence au point de l’océan le plus éloigné de toute terre émergée. Le point Nemo, pôle maritime d’inaccessibilité, est un point géographique avec une longitude et une latitude comme nous pouvons le voir sur mes toiles. Je trouve, par exemple, que le pôle nord nous donne toute la mesure de ces points géographiques. Ce sont des repères mais ils n’ont pas de spatialisation concrète. Si nous nous rendons là bas sans GPS, nous ne serons pas du tout certains d’être au bon endroit. La géographie s’est dédouanée des chiffres.

Le Point Nemo est également un hommage au capitaine Nemo de Jules Verne. L’autre aspect de la géographie, c’est cette portée imaginaire que nous avons tous à un moment donné. Dés que nous regardons une carte, nous avons cette capacité à nous projeter dans le planisphère. C’est à la fois une entrée littéraire et scientifique. Pour moi, la cartographie crée un espace poétique. J'ai accumulé beaucoup d’atlas et de cartes pour mes recherches. Avec le numérique, elles sont devenues beaucoup plus simples. Pour la série des îles, j’ai trouvé mes idées dans des atlas mais il m’arrive aussi d’utiliser Google Earth. Des îles, il en existe des milliers. Je cherchais des noms singuliers qui évoquent des sentiments : « désespoir », « désolation », « l’inexpressible », etc. Aujourd'hui, je suis un voyageur qui ne voyage plus beaucoup. Je suis comme la plupart des voyageurs : « un voyageur immobile ». Je voyage par les atlas et qu’importe d’aller vraiment voir tous ces endroits.

L’exposition s’appelle Point Nemo en référence au point de l’océan le plus éloigné de toute terre émergée. Le point Nemo, pôle maritime d’inaccessibilité, est un point géographique avec une longitude et une latitude.

Vue de l'exposition de David Renaud, "Point Nemo"
galerie anne barrault, Paris
photographie : Alberto Ricci

Comment décririez-vous votre travail aux personnes qui ne vous connaissent pas ?
C’est une question difficile. Pour cette exposition en tout cas, il est question de couleur et de vibration colorée. Mon travail est très « a minima ». Il y a deux séries qui sont des jeux de nuances, de bleu pour l’une et de gris pour l’autre. Le bleu qui vient signifier la mer peut être qualifié de contemplatif. Pour la série des gris, les coordonnées géographiques représentent des îles aux noms évocateurs : « désespoir, désolation etc. ». Mes peintures sont très minutieuses, très précises.

Comment travaillez-vous ? Avez-vous un médium fétiche ?
Je travaille seul car j’aime autant avoir la maîtrise complète de mon activité que la « non maîtrise » de mon travail. Parfois, il y a des choses que je ne sais pas faire donc je les invente. J’aime suivre la chaîne de production. C’est important car ça prend du temps. Pour certaines œuvres très complexes, il m’est arrivé de faire appel à un assistant. Pour la série des Marteloires, par exemple, il faut être deux pour coller et maroufler les feuilles bleues.
Je n’ai pas de médium fétiche. Cette exposition montre essentiellement des œuvres peintes et j’y présente une sculpture. En revanche, mes deux dernières expositions à la galerie étaient constituées principalement de sculptures. À mon sens, les questions du choix du médium sont importantes justement car elles sont croisées. Je ne m’imagine pas que peintre, que sculpteur ou uniquement animateur de films d’animation. Je désire avoir un champ large d’expérience. Pour moi, il y a des choses qui préexistent. Je me dis parfois que telle œuvre va devenir une sculpture et telle idée une peinture ou une mise en espace. J’aime dire que mes reliefs cartographiques sont des dessins en relief plus que des sculptures. J’apprécie le croisement et cette idée de glissement.

 

À mon sens, les questions du choix du médium sont importantes justement car elles sont croisées. Je ne m’imagine pas que peintre, que sculpteur ou uniquement animateur de films d’animation.

Iles Kerguelen, 2002
échelle 1/25 000e
Exposition Iles Kerguelen, 2002
photo le Crédac / Laurent Lecat

Quel est le projet qui vous tient à cœur et que vous aimeriez réaliser dans les années à venir?
En ce moment, la préparation de l’exposition m’a lancée sur plusieurs pistes pour mes projets futurs. Mes prochains travaux seront un peu dans la continuité des œuvres présentées ici. Après de très concret, j’ai des tonnes de projets. Pour moi, le temps est un facteur essentiel. Je sais que si je passe un mois et demi à faire une peinture, ça sera autant de temps que je ne consacrerai pas à autre chose.
Mon travail consiste aussi à équilibrer et à sélectionner la pertinence des projets. D’ailleurs dans ma peinture Total Recall, exposée à l’IAC, au départ, il devait y avoir deux toiles. Je n’ai pas réalisé la deuxième puisque je trouvais qu’il n'y avait pas besoin d’une seconde peinture dans l’exposition. Néanmoins, j’ai finalement pour projet de réaliser la sœur de la toile de 1992. Total recall fait évidemment référence au film de Paul Verhoeven mais c’est aussi une nouvelle de Philippe K.Dick. Le souvenir total, c’est quelque chose d’improbable. Il y a l’idée d’un glissement d’espace et de temps, d’une fiction et d’une réalité, d’une autre réalité... Les noms de mes anciennes pièces sont des « titres à tiroirs ».

Fuji-San II, 2003
exposition l'invention du monde, 2003-2004
galerie des enfants, Centre Georges Pompidou, Paris

J’aime dire que mes reliefs cartographiques sont des dessins en relief plus que des sculptures. J’apprécie le croisement et cette idée de glissement.

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Comment décririez-vous votre « journée de type » de travail?
Mes journées sont très ennuyeuses. Je me lève tôt. Je suis souvent à l’atelier vers 7h30 et je travaille jusqu’à l’épuisement pendant parfois douze heures d’affilée. J’habite au dessus de mon atelier. Du coup, j’arrive très vite sur mon lieu de travail. Mon activité d’enseignant crée une sorte de rupture avec mon rythme et m’oblige à quitter Paris. Il y a aussi du « non travail » qui consiste à faire des recherches, à se documenter et à se laisser un peu aller pour que les idées se décantent. Et puis, il y a également la vie de famille... En fait, je n’ai pas vraiment d'organisation type. Je viens de passer deux mois et demi à travailler pendant des journées entières sur mes peintures. Je devais terminer une toile pour l’Institut d’art contemporain à Villeurbanne ainsi que les peintures de cette exposition. Ces trois derniers mois, je n'ai vu aucune exposition.

Pourriez-vous me raconter quel est votre meilleur souvenir depuis que vous avez commencé votre carrière ?
Je dirais que c’est le moment où, après avoir travaillé d’arrache-pied, je vois enfin mon exposition. C’est une chose de terminer ses œuvres dans son atelier mais c’est encore autre chose de voir le résultat final dans un espace tel que le public va le voir. C’est pour moi très important de soigner mes expositions. Lorsque mes œuvres sont enfin visibles, c’est un moment un peu étrange car c’est un peu comme si mon travail ne m’appartenait plus. C’est le moment où je donne. Pour ma première exposition monographique, par exemple, au jardin du Thabor à Rennes, je me souviens simplement que cette exposition était une collaboration entre deux personnes qui sont aujourd’hui à la tête de centre d'art. Finalement, la chose qui m’a le plus touchée c’est quand l’artiste Raymond Hains est passé voir mon exposition le jour du vernissage. Pour moi, il représente un peu l’histoire de l’art. Même si je l’avais déjà rencontré, le fait qu’il vienne voir ce que moi modestement je faisais et qu’il s’intéresse à mon travail c’était extrêmement touchant.

Pour finir, auriez-vous un conseil à donner aux artistes qui débutent ?
Il faut y croire! Malgré certains avantages, il y a des moments où la vie d’artiste est très dure. Parfois, le manque de reconnaissance, de retour et de moyen est très décourageant. Et si nous n’y croyons pas cela ne sert à rien. Au final, pourquoi se lever le matin alors que rien ne nous y oblige et que financièrement cela ne va pas nous être forcément profitable ?

 

 


L'exposition de David Renaud, "Point Nemo", est visible jusqu'au 24 mai 2015 à la Galerie Anne Barrault, au 51 rue des Archives, 75 003 Paris.

 

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Claire

 
 

Pour Claire,

L’art est un vecteur de lien social.

 

Sa vision de l’art :

« L’art sauvera le monde » (Fiodor Dostoïevski)