Notre rencontre avec Christian Berst

Installée depuis 2005 dans le Marais, la galerie Christian Berst Art Brut, participe depuis la première édition aux nocturnes des Jeudis Arty. A l'occasion de nos deux ans, notre reporter Lucien a profité de cet anniversaire pour rencontrer ce galeriste précurseur engagé dans la défense de l'art brut contemporain. Il nous présente ainsi l'exposition de Melvin Way "A Vortex Symphony", visible jusqu'au 16 juillet 2016, mais également les enjeux actuels auquel fait face l'art brut contemporain.

Vous exposez actuellement l’artiste américain Melvin Way. Pourriez-vous commencer par nous le présenter ?
Melvin Way est né en Caroline du sud en 1954, il a grandi à Brooklyn et passé l’essentiel de sa vie à New York. Enfant, il s’intéressait aux sciences et se destinait à une carrière dans le domaine, jusqu’au moment où sa schizophrénie se déclare vers l’âge de vingt ans. Ça l’a coupé dans son envol et il a vécu quelques décennies d’errance, à fréquenter les foyers pour SDF, des programmes pour malades mentaux et des institutions psychiatriques. Il a eu des expériences avec la drogue aussi, mais malgré cette période de perdition il a développé une pratique qui consistait à noter sur des petits bouts de papier ou de carton des formules. Comme il ré-intervenait très fréquemment sur ce qu’il avait déjà fait, cela a vite pris une dimension graphique.

Ces formules qui paraissent indéchiffrable renvoient à la physique et aux mathématiques, mais aussi à l’ésotérisme. Que signifient-elles ?
Chacun de ces papiers a un sujet, une obsession première, et il est clair que cette obsession tourne autour de l’espace et du temps, de la manière de concilier les deux. C’est une façon de rendre cohérent le monde dans lequel vit Melvin, où le temps et l’espace sont complètement fusionnés.

Ces processus qui consistent à structurer ce qui paraît déstructuré ou irrationnel sont assez symptomatiques de nombreux artistes bruts. Ils trouvent des développements extrêmement organisés à la cosmologie dans laquelle ils vivent, et c’est passionnant chez Melvin parce qu’il cherche toujours à trouver des justifications à ce qu’il traverse. A l’écouter il a vécu mille vies, dans mille temps différents, et dans ces temps fusionnés Copernic devient un personnage du XXIe siècle, Michael Jackson un personnage du quattrocento. Melvin adore aussi la musique, et il est pétri de culture pop et underground. Tout cela peut paraître dissonant, mais en réalité il s’agit d’un grand opus symphonique.

Doit-on plus considérer son travail comme une science que comme un art ?
Le grand critique Jerry Saltz dit de lui qu'il est "l'un des plus grands artistes américains vivants". Ceci étant, je crois que Melvin trouverait relativement incongru que l’on considère ce qu’il fait comme de l’art, et ne serait pas tout à fait d’accord avec l’idée que ce soit une science dure. Dans son cas – et je peux l’extrapoler à un certain nombre d’artistes bruts – il invente sa propre discipline. Comment faire pour rendre les choses acceptables lorsqu’elles sont difficiles à vivre, si ce n’est de créer un système dans lequel tout cela trouve sa cohésion ?

Je conçois Melvin comme une sorte d’entité poétique. La première fois que l’ai rencontré, il y a environ sept ans, je lui disais mon admiration pour son travail et le plaisir que j’aurais à envisager de l’exposer un jour à Paris. Lorsque j’ai mentionné Paris, ça a déclenché un truc chez lui, et il m’a dit « Ah Paris ! J’ai construit un lac là-bas, dix pieds de profondeur. Et au milieu du lac j’ai mis des oreillers. Et sur les oreillers, j’ai mis les professeurs ». C’est une expérience des limites que l’on fait avec lui, on est en présence d’un poète. Pourquoi vouloir rattacher à tout crin sa discipline à la science ou à l’art ? Pour reprendre Duchamp, je pense que c’est le regardeur qui fait l’œuvre.

Qu’est-ce qui vous a convaincu de la qualité de ses œuvres ?
Il y a dans chaque œuvre de Melvin une charge talismanique, une émanation presque spirituelle. La première fois que j’en ai présenté, il s’agissait de trois petits dessins dans une exposition collective. Je pensais que ça n’intéresserait pas grand monde comme il y avait d’autres œuvres spectaculaires dans l’exposition. Pourtant dès le vernissage, la plupart des personnes qui sont passées par là se sont arrêtés devant ces trois petits bouts de papier pour me demander « qu’est-ce que c’est ? ». Ces gens n’étaient pas au courant du contexte, il n’y avait pas de cartels, et pourtant quelque chose opérait. Pour moi, c’est là que l’on reconnaît les qualités intrinsèques d’une œuvre, quelque chose qui dépasse tout discours et tout contexte. On est dans l’émerveillement, ça fait résonner quelque chose dans nos tréfonds et parle à une part de nous à la fois archaïque et primordiale.

Vous évoquiez plus tôt la dimension graphique du travail de Melvin. Comment le décririez-vous d’un point de vue esthétique ?
Ce qui caractérise les œuvres de Melvin, c’est l’économie de moyens. Leur petit format et le fait qu’elles se déplient parfois sont dus au fait qu’il les transportait toujours sur lui, dans sa poche ou dans un livre. De même pour les morceaux de scotch : cela ajoute un effet de matière, mais il s’agit d’abord de plastifier les œuvres. C’est le genre de chose qu’aucun artiste ne ferait par peur que cela jaunisse, mais Melvin se contrefiche de ces aspects, ce n’est pas son propos. Son travail conserve ainsi des qualités très organiques, et son absence de rigueur renvoie à ce monde indistinct dans lequel il se meut. Il nous donne à voir toutes les étapes de son processus, les corrections, le noircissement de certaines parties du dessin. C’est comme un faux palimpseste où l’on ne gratterait pas la peau du parchemin avant de revenir dessus.

Les œuvres de Melvin Way ont été découvertes et conservées dès 1989 par l’artiste Andrew Castrucci, dont vous présentez quelques œuvres aux côtés de celles de Melvin. Cette présence d’un intermédiaire est assez caractéristique des artistes bruts, quels sont les autres critères qui qualifient Melvin comme tel ?
Comme l’écrit Ernst Grombich dans son Histoire de l’art, « l’Art n’a pas d’existence propre. Il n’y a que des artistes ». Avec Melvin, je sais que je suis en présence d’un artiste, mais il reste à en déterminer la nature. C’est là que l’on touche à une distinction qui pour beaucoup paraît inutile, mais que je trouve intéressante parce qu’elle nous oblige à refonder les outils avec lesquels on pense l’art.

Je le considère comme un artiste brut parce qu’il répond à l’ensemble des critères qui le définissent comme tel, à savoir une mythologie individuelle très auto-référencée, une absence de préoccupations quant au fait de s’inscrire dans l’histoire de l’art ou d’être exposé. J’ai cependant des réserves sur l’aspect dogmatique de l’art brut selon Jean Dubuffet, qui voit une opposition artificielle entre culturel et acculturé. Cela me semble totalement incongru, voire déplacé. Il y a beaucoup de zones de friction et de porosité, et je crois que ce qui est à l’œuvre chez beaucoup d’artistes sincères est similaire à ce qui opère chez un artiste brut.

Pour prendre une image, j’ai l’impression qu’en voyant les choses de haut, c’est comme si nous regardions notre planète en orbite et que nous voyions des continents qui ont l’air très éloignés les uns des autres, alors qu’en fait les plaques tectoniques se chevauchent, par en dessous. Ces liens et ces correspondances sont une invitation à dialoguer, pas à ghettoïser.

Quels sont les enjeux d’une galerie d’art brut en ce qui concerne le public et les autres acteurs du monde de l’art ?
Lorsque l’on s’engage sur ce chemin, dans le meilleur des cas on ne vous attend pas, dans le pire des cas on essuie un mépris poli. Le problème est que l’art brut n’est pas suffisamment traité dans les livres d’histoire de l’art, qui y consacrent rarement plus qu’un encart. Même sur un artiste comme Adolf Wölfli, dont André Breton disait que c’était l’un des trois ou quatre artistes les plus importants du XXe siècle, on ne trouve rien.

Je crois qu’il y a eu un rendez-vous manqué, un grand malentendu historique. Cette ignorance a pu s’expliquer un temps, mais je note qu’aujourd’hui elle devient coupable. On peut rejeter le terme, la catégorisation, mais on ne peut pas justifier l’absence de ces artistes dans les musées, les institutions et la recherche. Je m’obstine à utiliser le terme d’art brut parce que je sais qu’il est urticant, qu’il oblige à réfléchir, c’est un socle pour penser. Ce n’est pas le terme le plus approprié, mais si je ne l’emploie pas, on se dispense de penser la chose, de porter sur l'art un regard neuf.

Avec le public la question se pose souvent de comment présenter les artistes. Lorsque je mets des cartels, je précise quand il s’agit d’un artiste trisomique, d’un schizophrène, parce que je n’ai pas de problème avec la différence. J’ai pu entendre que cela était stigmatisant, que ça crée du pathos, mais lorsque l’on présente une œuvre d’art contemporain, personne n’est gêné par tout le paratexte conceptuel qui ouvre une voie d’accès à l’œuvre. Si nous mettons les biographies des artistes, il faut bien comprendre qu’il s’agit bien souvent des seuls indices que nous ayons pour tenter de saisir le contexte et le processus. Et finalement, qu’y a-t-il de plus éclairant que ces fulgurantes trajectoires, ces morceaux d’existence qui essaient de lever un pan de l’épais mystère qui recouvre ces œuvres ?

Les dEUX choses que vous ne savez pas encore...

Quels est votre prochain événement hors-les-murs ?
Je participe aux côtés d’une dizaine de galeries à la Partie de Campagne 2016, où nous allons avec nous installer le temps d’un week-end à Chassagne-Montrachet. Nous y présenterons des œuvres dans plusieurs lieux pour déguster simultanément du bon vin et de l’art. J'ai également le plaisir d'assurer à nouveau le commissariat d'une grande exposition à partir de la collection Treger-Saint Silvestre au musée d'art brut qui s'est ouvert il y a 2 ans au Portugal, à Sao Joao de Madeira, près de Porto. Elle commence le 18 juin et s'intitule "Art brut : A Story of Individual Mythologies".

Une exposition récente qui vous ait marqué ?
Au risque d’être accusé de copinage, je vais dire Carambolages de Jean-Hubert Martin au Grand Palais. Je la conseille à tous les gens qui n’ont pas peur qu’on leur redonne une certaine responsabilité dans la manière de voir.

 

 

 

 

 

L'exposition de Melwin Way, "A Vortex Symphony" est visible à la galerie Christian Berst au 3-5 passage des Gravilliers, Paris 3ème, jusqu'au 16 juillet 2016.

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Lucien

 

 
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