Notre rencontre avec Camille Ayme

Camille Ayme, photographe et artiste multiforme, expose Sedimentalisme à la galerie Virginie Louvet du 30 avril au 15 juin 2016. Morgane notre rédactrice l’a rencontrée.

 

Camille peux-tu nous parler en quelques mots de ta formation d’artiste ?
J'ai commencé mes études par une licence d'architecture à Saint-Etienne puis j'ai passé mon diplôme à l'école d'architecture de la Villette où j'ai soutenu un mémoire sur le skateboard et la ville. J'ai ensuite obtenu une équivalence pour entrer à l'école des Beaux-arts de Cergy où je me suis intéressée notamment au thème de la voiture à la fois en tant qu'objet et comme prisme pour appréhender le paysage. Ces deux thématiques sont encore très présentes dans mon travail.

Quelle a été l’origine de l'exposition "Sédimentalisme"?
Au cours d’un road trip aux Usa en 2012, j’ai visité la ville Centralia. J’aime prendre la voiture pour aller voir des endroits insolites. Or, Centralia est une ancienne ville minière qui brûle en sous-sol depuis un  incendie accidentel survenu en 1962. De façon étrange, la ville a été déplacée à quelques kilomètres, mais les habitants reviennent sur les lieux pour aller à la messe le dimanche notamment. L’hiver, les volutes de fumée s’échappant du sol donnent un côté très post-apocalyptique à ce lieu. Cela a même inspiré le jeu vidéo Silent Hill, développant une forme de tourisme liée à cet endroit. Les nombreux curieux laissent d’ailleurs une marque de leur passage, sous forme de graffitis, sur un tronçon abandonné de l’ancienne route où la nature a repris ses droits. C’est ce qui a donné lieu à l’une des deux photos argentiques que l’on peut voir dans l’expo. Les tirages sont uniques et fait à la main de manière classique, à l’agrandisseur. J’ai choisi de surexposer les bords pour avoir des bandes noires et j’ai riveté les tirages sur un cadre en acier fait main.

J’ai tiré progressivement des fils à partir de l’histoire de cette ville pour développer les autres pièces de l’exposition.

 
Je dirais qu’il y a une grande part autobiographique dans cette expo à travers différents éléments.
Hélène, Centralia, 2016

Hélène, Centralia, 2016

Il y a donc une certaine part autobiographique dans cette exposition, peut-être en lien avec ton rapport à la voiture que l’on retrouve par fragment – la route, l’huile de vidange, les pneus, les cônes de signalisation, la carte routière… - dans chacune des œuvres exposées ?
Oui, je dirais qu’il y a une grande part autobiographique dans cette expo à travers différents éléments.
J’ai, en effet, un lien privilégié à la voiture. Quand je pars en voyage, c’est toujours en voiture. C’est un peu comme une maison roulante. L’habitacle me rassure, j’adore conduire et puis mes appareils photos sont lourds ! Elle joue un rôle important dans ma vision des choses. C’est peut-être aussi lié au fait que mon grand-père était mécanicien et garagiste. J’aime mettre les mains dans le cambouis, réparer les moteurs de motos par exemple, de même que toutes ces choses anciennes et de qualité que l’on pouvait réparer autrefois. Cette exposition, c’est aussi la première fois  où je parviens à mêler ce que je considère comme des passe-temps - les réparations et la mécanique - à mon travail artistique. Ici j’ai tout monté et fabriqué moi-même.

Le charbon est également un élément de mon histoire puisque je suis née à Saint-Etienne, c’est d’ailleurs là-bas que je suis allée collecter ceux qui sont exposés et c’est aussi ce qui m’a donné envie de visiter Centralia.

Et puis il y a également des éléments générationnels dans cette exposition comme les bougies parfumées moulées dans des cônes de signalisation. Il s’agit du parfum CK1 de Calvin Klein que portaient beaucoup de collégiens et que je portais moi-même. 

 Pourquoi avoir choisi ce nom : « sédimentalisme » ?
Ce mot est venu un peu comme une intuition. J’avais envie d’inventer un mot, de choisir un titre qui puisse résumer ma démarche et être à la fois poétique et intrigant. « Sédimentalisme » cela évoque à la fois la sédimentation, le charbon et peut-être aussi la nostalgie. Il y a aussi une dimension de temporalité dans ce mot : cette exposition intègre des formes d’expressions nouvelles, idées qui reposent en moi depuis longtemps, sous forme latente, pour moi qui faisais surtout de la photographie.

Tu as un rapport particulier aux villes fantômes, je pense à ton exposition Salton Sea, série de photos sur une ville abandonnée autour d’un lac salé. Peut-être est-ce lié à ta formation d’architecte ?
Oui et il y a aussi l’idée d’explorer, d’effectuer une sorte de travail archéologique sur la ville moderne, une collecte, un archivage, un peu comme je l’ai fait pour les photos de Salton Sea. Comme je te l’ai dit, j’aime bien prendre la voiture pour aller voir des endroits étranges ! Et puis il y a aussi la possibilité aujourd’hui d’observer des villes désertées. Cela soulève la question de comment une ville vit et meurt et de ce que cela produit dans le paysage. A Centralia, il ne reste des maisons que les dalles au sol. En fait, j’ai comme une certaine tendresse pour le ratage. C’est à la fois effrayant et attirant pour moi.

En même temps, de par ma formation, je trouve cela parfaitement aberrant de construire une ville avant de connaître ses besoins. Lors d’un road trip, j’ai visité California City, une cité prévue pour accueillir 3 millions d’habitants et en fait peuplée par 14 000 ... Il y a également cette idée de vanité à Seseña, au sud de Madrid dont une des photos figure dans l’exposition. Seseña est, comme de nombreuses autres villes en Espagne, issue de la bulle immobilière des années 2000 qui a conduit à la construction de nombreuses « habitations inhabitées ». Mais surtout, il s’agit d’une décharge de pneus, et même l’une des plus grandes d’Europe. L’atmosphère était assez étrange de par la juxtaposition d’un immense amoncellement de pneus séparé de cet espace en partie déserté par un champ où passent des moutons. C’est comme si on assistait à la fin de quelque chose.

 
En fait, j’ai comme une certaine tendresse pour le ratage. C’est à la fois effrayant et attirant pour moi.
Sedimentalisme 1 à 4, 2016

Sedimentalisme 1 à 4, 2016

Il y a donc aussi une dimension écologique dans cette exposition ?
Oui il y a une dimension écologique sous-jacente. Peut-être qu’on peut le sentir surtout via l’objet de mes photos : des erreurs humaines et urbaines. Centralia est le résultat intriguant d’une catastrophe humaine et Seseña comme un problème environnemental et de sur-consommation puisqu’on ne sait pas recycler les pneus. La projection du film Galop 7 va également dans ce sens. Il s’agit d’une vidéo d’une voiture qui fait des drifts dans un enclos filmé en Super 8.  Elle est projetée à travers l’emplacement du phare de la Chevrolet, activant ainsi la sculpture. C’est assez fascinant, au départ c’est une activité du dimanche qui pollue, et en même temps c’est intéressant de voir ce que l’ennui peut  générer comme production de forme, de trace au sol.

On le retrouve avec les visiteurs de Centralia, mais aussi avec la rampe de skate. Le skate est aussi, il me semble, une activité née de l’ennui. J’ai choisi de brûler la rampe pour créer une dégradation de la matière qui rend possible la production de traces sur le mur, la présence du skateur en creux, le souvenir de son passage. L’installation a été activée avant le vernissage par un skateur pro, figure de la scène française des années 90 et dont j’étais très fan : Yann Garin. Et puis la combustion de la rampe renvoie également à celle, accidentelle et dramatique, des sous-sols de Centralia. Historiquement le skate est aussi né du surf, on peut aussi voir la courbe de la rampe comme une vague, une vague figée qui peut faire penser à la fixité d’une marée noire.

Ashes 2 Ashes, 2016

Ashes 2 Ashes, 2016

L’installation Sedimentalisme - qui donne le titre à l’expo - réunit charbon et huile de vidange, il s’agit au départ d’une recherche esthétique. Le charbon absorbe l’huile par capillarité, ce qui donne un noir dense et absolu que je recherchais. En même temps il y a peut-être aussi l’idée d’une forme de recyclage en associant ces deux matériaux polluants pour en faire autre-chose.

Que peux- tu nous dire de « What else is there » ?
En ce qui concerne la carcasse de Chevrolet, il s’agit d’une pièce que j’ai récupéré en Bourgogne et que j’ai verni pour conserver les marques de rouille. J’ai refait le capot en OSB, un matériau de construction en bois très bas de gamme et très utilisé dans la construction des maisons aux Etats-Unis, que j’ai poli pour le rendre doux au toucher. La carte en soie naturelle tombe comme un linceul sur l’avant de la Chevrolet qui a environ les dimensions d’un cercueil. Cela fait référence à la fin d’une ère. La fin de l'apogée de la voiture, qui a véritablement construit le paysage américain, après le choc pétrolier de 1973, mais aussi la fin de les cartes routières que l’on déplie avec l‘arrivée du GPS.

En fait, cette exposition réunit un peu mes obsessions : la voiture, la mécanique, la route, et une nostalgie qui infuse tout mon travail.

What else is there, 2015

What else is there, 2015

Les trois choses que vous ne savez pas encore...

Un artiste, une rencontre qui a influencé ton travail ?
Sans conteste les photographes américains des années 70 comme Stephen Shore, Robert Frank, Lee Friedlander, mais aussi Ed Ruscha.

Quel conseil donnerais-tu à un artiste qui débute ?
Je dirais qu’il est important de toujours suivre son intuition et de faire ce que l’on pense être juste même s’il est parfois difficile de ne pas écouter les critiques.

Un projet à venir ?
Sûrement une exposition collective à la triennale d’architecture d’Oslo sur le marbre de Carrare.  Je pense me centrer plus sur la manutention du marbre, peut-être faire des photos des carrières, je ne sais pas exactement encore !

 

 

 

 

L'exposition Sedimentalisme est visible à la galerie Virginie Louvet au 48 rue Chapon, Paris 3ème, jusqu'au 15 juin 2016.

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Morgane