Notre rencontre avec le duo d’artistes "Art Orienté Objet"

Le duo d’artistes Art Orienté Objet est formé par Marion Laval-Jeantet et Benoît Mangin, qui collaborent depuis 1995. À l'occasion de leur exposition événement à la galerie Les filles du calvaire, Céline, notre rédactrice, a rencontré Marie Magnin, Directrice adjointe de la galerie, et son collègue Sébastien Borderie, qui lui ont présenté ce projet passionnant. Elle a également échangé avec Marion Laval-Jeantet, afin de mieux comprendre sa démarche artistique, ses sources d’inspiration et plus largement sa conception de l’art comme moyen de nous reconnecter à l’essentiel. 

Les œuvres présentées portent un message politique fort et parlant pour chacun d'entre nous. Mais c'est aussi un parcours immersif et à l'esthétique troublante qui vous attend dans la galerie.

 

En introduction, Marie et Sébastien pouvez-vous m’expliquer pourquoi vous avez choisi d’exposer Art Orienté Objet ? Aviez-vous déjà travaillé avec Marion et Benoît précédemment ?
Marie : Nous avons trouvé qu’aussi bien les formes plastiques que les thèmes abordés par Marion et Benoit étaient très pertinents pour la galerie. Leur travail aborde des questions environnementales et écologiques, mais aussi ethnologiques et anthropologiques. Il est donc très ancré dans notre monde actuel. L’exposition est à la fois un moyen de faire passer des messages forts, de partager des expériences vécues mais aussi d’expérimenter, de tester de nouvelles formes artistiques.

Sébastien : L’exposition actuelle est notre première collaboration avec Marion et Benoît, qui sont cependant des artistes expérimentés. Ils ont notamment présenté un Solo Show intitulé Le jardin des délices au Musée de la Chasse et de la Nature en 2013-2014.

Et vous Marion, pourquoi avez-vous souhaité travailler avec la galerie des Filles du Calvaire ?
Marion : Le rôle de la galerie est essentiel pour faire connaître notre travail, car en tant qu’artiste quand un projet est terminé nous passons immédiatement à la recherche suivante, à l’idée d’après. Récemment nous avons plutôt exposé en Belgique et en Suisse, même si nous avons longtemps travaillé avec plusieurs galeries parisiennes. Nous cherchions cette fois un lieu bien placé au cœur des galeries du Marais, mais nous voulions surtout travailler avec des personnes enthousiastes face à notre travail. La galerie des Filles du Calvaire a donc été le choix idéal !

ExtÇrieur de la galerie.jpg

Pourriez-vous nous parler de votre parcours personnel et de celui de Benoît ?
Marion : Benoît et moi travaillons ensemble depuis 25 ans. Lui a une formation d’historien de l’art, tandis que je viens d’une famille de scientifiques. Cela m’a beaucoup influencée, même si j’ai voulu faire de l’art très jeune. J’ai donc suivi à la fois des études artistiques et scientifiques en biologie et physique, mais aussi en anthropologie et en psychologie. Ensemble, notre démarche artistique explore trois dimensions : l’écologie, la biologie (au sens de manipulation du vivant) et l’anthropologie. Nous nous intéressons particulièrement à la façon dont vivent les populations qui ont préservé leur environnement naturel.

Rentrons maintenant dans le vif du sujet de l'exposition. Elle commence dès l’espace de la rue, devant la galerie, avec une œuvre très mystérieuse intitulée Le lit des visions. Pourriez-vous m’expliquer ce qu’elle représente ?
Marion : Cette œuvre est la transposition plastique d’une vision que j’ai eue sous l’emprise d’une substance chamanique, lors d’une séance initiation vécue avec Benoît auprès du peuple pygmée au Gabon. Vous entendez également ma voix, qui raconte mon ressenti face à cette vision (grâce à un haut-parleur, on l’entend même depuis la rue).

C’est une expérience extrême, violente : on a d’abord des visions apocalyptiques, puis on tombe dans le coma. On approche de la mort, on sort de son corps avant d’y revenir. La personne initiée doit donc être ouverte à l’idée de l’existence d’un monde invisible, sinon sa construction mentale peut être mise en danger. Mais dans tous les cas, notre vision du monde est bouleversée : on acquiert de nouvelles connaissances et une capacité à redonner de la valeur à ce qui est le plus essentiel dans la vie.

 Art Orienté Objet, Tombée dans le Dissumba (ou Le lit des Visions), 2013. Courtesy galerie Les filles du calvaire

Art Orienté Objet, Tombée dans le Dissumba (ou Le lit des Visions), 2013. Courtesy galerie Les filles du calvaire

Intéressons-nous maintenant à l’espace au rez-de-chaussée de la galerie. Pourriez-vous la décrypter pour nous, et nous expliquer pourquoi vous l’avez choisie pour accueillir les visiteurs ?
Sébastien : L’œuvre est constituée d’un squelette de kangourou, écrasé sur une route australienne comme des dizaines d’autres. Marion et Benoît l’ont enterré puis ont déterré son squelette et l’ont sculpté, comme pour lui donner une seconde vie. Autour du squelette, de véritables œufs d’autruche sont disposés en lévitation. Ils ont été sonorisés pour faire entendre au visiteur des chants chamaniques, ainsi que le récit des expériences des artistes au contact de ces populations traditionnelles.

J’ajoute que le néon « pause » du mur du fond est écrit en « captcha », ce procédé utilisé sur Internet pour vérifier que la personne effectuant une action n’est pas un robot. La question de notre rapport à la technologie est donc clairement posée ici. Mais cette « pause » est aussi celle d’un un temps d’arrêt nécessaire pour réfléchir sur notre avenir en tant que civilisation. Quant aux cercles au-dessus du kangourou, ils peuvent évoquer les rituels chamaniques, et s’élèvent vers le ciel comme des symboles d’une renaissance.

Marie : Nous avons choisi ensemble de commencer l’exposition par cette œuvre intitulée Andachstraum, car elle est particulièrement représentative d’un travail engagé autour de la notion d'écologie, et plus précisément sur le lien entre l’homme, l’animal et la nature. L’œuvre nous alerte sur la perte de ce lien dans notre civilisation occidentale moderne. Les artistes proposent dans la galerie un véritable espace de contemplation, qui a vocation à réparer ce lien et à retrouver une forme d’harmonie entre les différents êtres vivants. Le titre de l’œuvre est d’ailleurs inspiré d’une formule d’Aby Warburg, historien d’art essentiel qui a réfléchi sur ce lien entre homme et nature. C’est lui qui a le premier développé cette idée d’« espace de contemplation » dont se sont inspirés Marion et Benoît.

 
Cette oeuvre est particulièrement représentative d’un travail engagé autour de la notion d’écologie, et plus précisément sur le lien entre l’homme, l’animal et la nature.
 Art Orienté Objet, Andachtsraum, 2014, Courtesy Galerie Les filles du calvaire

Art Orienté Objet, Andachtsraum, 2014, Courtesy Galerie Les filles du calvaire

L'exposition mélange donc des influences scientifiques et spirituelles. Comment réconciliez-vous ces notions souvent considérées comme antithétiques ?
Marion : Science et spiritualité sont effectivement tout à fait compatibles. Nous en avons eu un exemple frappant en Australie, où nous avons travaillé avec Benoît sur la biologie du lac Clifton. Ce lac menacé est l’un des deux seuls endroits où survivent les premières formes de vie sur Terre, des microorganismes capables de fabriquer de l’oxygène. Or les aborigènes d’Australie appellent ces organismes « œufs du serpent créateur », comme s’ils avaient cette intuition de leur rôle fondamental.

Il y a cependant malheureusement un abandon des traditions ancestrales dans ce pays, face à la destruction de leur mode de vie par la civilisation occidentale. Rare sont les occidentaux avec qui ils peuvent discuter, car leurs questions concernent souvent l’apocalypse, le monde des esprits… Sans avoir été initié à ces sujets comme nous avons pu l’être, difficile de répondre ! Il est pourtant essentiel de faire survivre ces traditions, car les choses peuvent encore évoluer. C’est aussi le rôle de l’art d’expérimenter et d’ouvrir de nouvelles voies.

Il semble y avoir aussi une véritable recherche esthétique dans ce travail mais aussi dans la scénographie de l’exposition : comment a-t-elle été pensée ?
Marion : En effet, nous essayons de transmettre des messages mais cela passe aussi par l’esthétique. Les œufs en lévitation évoquent ainsi le « dot painting », cette forme d’art des aborigènes d’Australie. Leurs toiles sont couvertes petits points permettant de cacher les éléments rituels qu’il est interdit de dévoiler aux non-initiés. Ici, nous transposons ces formes artistiques traditionnelles dans la troisième dimension afin de créer une nouvelle esthétique. Il y a aussi des références à l’histoire de l’art : le kangourou est un détournement de la Pietà classique. Notre art est finalement un mélange de vécu, de connaissance et de désir esthétique.

Sébastien : La scénographie a aussi été réfléchie pour être très immersive. Le spectateur se laisse happer par les formes et les sons étranges qui l’entourent, et vit une véritable expérience qui le transporte dans un ailleurs.

 
La scénographie a aussi été réfléchie pour être très immersive
 Gallery Exhibition view Art Orienté Objet, 2018, Courtesy Galerie Les filles du calvaire

Gallery Exhibition view Art Orienté Objet, 2018, Courtesy Galerie Les filles du calvaire

Les œuvres présentées sont complètement multiformes, entre installation, sculpture, vidéo... Pouvez-vous m'expliquer comment vous travaillez les matériaux ?
Marion : Nous sommes des adaptes « slow art », c’est-à-dire que nous mettons un temps très long pour réaliser des œuvres à partir de matériaux dits « faibles » ou de récupération, et des techniques artisanales. Nous cherchons par là à défendre les savoir-faire traditionnels et populaires, qui ont tendance à disparaître face à une culture unique globalisante.

Pour l’œuvre La fin du XXIe siècle, nous avons par exemple utilisé la broderie faite main pour créer le pelage de ces animaux entravés par des pierres. Cette œuvre est d’ailleurs encore en construction : elle est comme une arche qui sera progressivement peuplée d’autres animaux.

Nous aimons aussi beaucoup le néon, car il est peu consommateur en énergie et permet des effets esthétiques particuliers. Ainsi L’Albatros évoque une forme de légèreté, en contraste fort avec son sujet – un oiseau tué en percutant une ligne haute-tension.

Au fond de la salle, on trouve également l’œuvre Le Minotaure, petite sculpture entièrement réalisée à la main à partir de corne. C’est presque comme un acte méditatif, à l’opposé de la productivité tellement recherchée dans le monde commercial actuel.

Le Minotaure.jpg

Tout un mur de l'exposition est occupé par ces "tambours apotropaïques" étonnants. Pouvez-vous m'en dire plus ?
Marion : Ces tambours brodés ont chacun nécessité près de 2 mois de travail. Le choix de la broderie vient d’une tradition corse que je tiens de ma grand-mère, celle des broderies de protection portées pour repousser les mauvais esprits. L’adjectif « apotropaïque » signifie d’ailleurs : qui éloigne le mauvais œil. Quand quelque chose nous fait réagir de manière forte, résonne comme un attentat à la vie, nous produisons un tambour. Ils sont comme des vœux d’amélioration, des demandes de réparation. Ils s’accompagnent d’un sacrifice, en général d’argent, de billets obsolètes : nous exprimons ainsi l’idée que l’économie ne fait que passer.

Marie : Ces tambours sont pour moi comme un voyage. Chacun peut choisir celui ou ceux qui lui parlent le plus. Il y a par exemple une dénonciation de la déforestation en Guinée, ou encore la mise en danger des abeilles par les produits chimiques de la firme Monsanto…

 
Ces tambours sont pour moi comme un voyage. Chacun peut choisir celui ou ceux qui lui parlent le plus.
Art OrientÇ Objet, Les Tambours apotropaãques ou la machine Ö conjurer la fin du monde, 1994-2018. Courtesy galerie Les filles du calvaire, 2.JPG

Vivez-vous aussi votre engagement politique au-delà de vos œuvres, dans votre quotidien ?
Marion : Oui, nous nous engageons par différents moyens pour défendre la vie sous toutes ses formes et porter des idées progressistes. Nous écrivons des textes, nous menons des actions politiques (par exemple pour protéger le lac Clifton), je donne des cours à l’Université… Mais l’art est notre moyen d’action le plus spontané, le plus sensible et émotionnel. L’art dit les choses de façon très directe et peut réveiller la capacité de chacun d’éveiller lui-même quelque chose. Si nous l’avons fait, tout le monde peut le faire ! Il faut affirmer son libre arbitre et revendiquer sa créativité.

Sébastien : Il s’agit aussi de faire de l’art de façon éthique, en utilisant des matériaux à faible impact environnemental et en recyclant beaucoup. La galerie a d’ailleurs respecté cette démarche : nous avons installé des cartels et quelques fiches plastifiées plutôt que d’imprimer des dizaines de feuilles de papier.

L'exposition se conclue par un film de 7 minutes qui évoque à nouveau la figure d'Aby Warburg. Comment a-t-il inspiré les œuvres de l’exposition et qu'apporte ce film au propos ?
Marion : Le film retrace l’expérience de folie paranoïaque vécue par Aby Warburg et sa guérison grâce à son immersion dans le peuple Hopi (dans l’Ouest américain). C’est en analysant la façon dont les Hopis surmontaient leurs angoisses qu’il a réussi à se libérer de sa peur. Leur technique principale consiste à s’imposer des rituels naturels pour objectiver cette peur, et la projeter hors de soi. Ce qui est aussi fascinant est comment Warburg a pressenti, il y a plus d’un siècle, les évolutions actuelles de notre société. Il aurait probablement eu des visions lors de son initiation par les chamans, avec qui il était en conversation permanente. D’ailleurs beaucoup de ses paroles étaient ambigües : « parler aux papillons » pouvait paraître insensé pour les psychiatres de l’époque, et pourtant c’est bien comme cela que les Hopis parlent aux esprits !

Marie : Nous pensions d’abord placer le film au début de l’exposition, mais nous avons finalement préféré accueillir les spectateurs dans une pièce immersive, sans trop d’indications. Chacun peut ainsi avoir un rapport d’abord sensible, émotionnel avec l’œuvre.

 Sébastien : Et ce film poétique est une parfaite conclusion de l’exposition car il fait le lien entre toutes les œuvres présentées. Il permet aussi de comprendre quelle pourrait être la réponse de Marion et Benoît aux catastrophes qu’ils dénoncent : construire l’espace de contemplation imaginé par Warburg à une échelle globale. La galerie en est le point de départ !

Extrait film.jpg

Avez-vous déjà eu des retours du public qui a vu le travail d’Art Orienté Objet ?
Marion : Je crois que la force de notre travail est d’avoir un impact, de faire réagir. Les gens ne sont pas neutres face à nos œuvres, ils se posent des questions. Notre art est en effet très narratif, il raconte une histoire et parle de la société contemporaine. Je pense d’ailleurs que l’art est ce que l’homme fait de mieux : il permet de dire ce que l’on pense, et d’avoir encore des utopies et des rêves.

Pour conclure, pourriez-vous nous en dire plus sur la galerie et sur son identité artistique ?
Sébastien : La galerie a 20 ans d’existence. Elle avait au départ un fort point d’ancrage autour de la photographie et de l’art abstrait et minimal. Aujourd’hui, elle s’intéresse plus largement à tous les champs de l’art contemporain y compris l’installation ou la vidéo. Elle représente des artistes à la fois émergents et confirmés, et aussi bien français qu’étrangers. Elle est également très présente lors des Foires et Salons au niveau international : Photo London, Art Brussels, mais aussi les Salons de San Francisco ou New York

 
 

Rendez-vous à la galerie Les filles du calvaire jusqu’au 16 juin pour découvrir cette exposition engagée, éthique et immersive.

Informations pratiques :
Galerie Les filles du calvaire
17 rue des Filles-du-calvaire, 75003 Paris
Horaires d’ouverture : du mardi au samedi, de 11h à 18h30

Une rencontre réalisée et racontée par :

Céline