Notre rencontre avec Arnaud Liard

A l’occasion de son exposition Vertiges, à découvrir à la Galerie Gilbert Dufois jusqu’au 7 mai, Anne-Fleur a rencontré Arnaud Liard, un artiste autodidacte issu de la scène du graffiti, qui raconte des moments simples de la vie à travers différentes techniques qui lui sont propres.

 

Arnaud Liard, tu as commencé à peindre avec les LCA (Fléo, Lek et Hof) puis tu as monté le collectif TRBDSGN (Turbo Design) en 2001 en collaboration avec les graffeurs Hobz et Onde. Peux-tu nous dire en quoi ton expérience en tant que graffeur a t’elle influencé ta peinture en atelier ?

Ma pratique du graffiti m’a aidé et m’aide toujours dans ma façon de composer mes toiles, à trouver le bon équilibre entre les différents éléments qui la composent.

Cependant, ce sont deux pratiques totalement différentes pour moi. Il n’y a pas d’influence picturale directe car je ne voyais pas d’intérêt à ce que l’on retrouve sur toile ce que je faisais sur mur ; comme les lettrages par exemple. Même si, maintenant, j’intègre de plus en plus d'éléments graphiques dans ma peinture figurative.

Il y a en revanche une influence directe par les outils que j’utilise, que ce soit la bombe, les marqueurs ou encore les encres de ces mêmes marqueurs. Puis, par la matière sur laquelle je travaille puisque je réalise toutes mes peintures sur un support « type mur ». J’aime bien garder cette essence là.

Est-ce que tu pourrais nous en dire un peu plus sur cette matière justement, sur cette couche de ciment dont tu recouvres toutes tes toiles avant d’y ajouter la couleur ?

Quand j’ai commencé à m’intéresser à faire des objets - puisqu’on peut dire qu’il s’agit d’objets finalement par rapport au fait de peindre un mur -, j’ai essayé de trouver un lien entre cette pratique et mon activité de graffeur.

Je trouvais que les toiles en elles-mêmes étaient une matière un peu vieillotte, j’avais l’impression que ça représentait la peinture d’atelier à l’ancienne au delà de laquelle je voulais aller. Et j’avais aussi besoin de matière.

Je suis tombé un jour sur une plaque de ciment dans un magasin de bricolage et j’ai trouvé ça amusant. C'était comme un petit mur que je pouvais prendre et travailler. En revanche, c’était du vrai ciment, donc c’était lourd et peu pratique. J’en ai fait quelques-unes, puis trouvant ce gris là intéressant, j’ai commencé à travailler cette matière comme base de mon travail. Il est vrai que ça a pris du temps pour trouver le bon compromis, le ciment se décollait et se fissurait sur les toutes premières toiles. Mais même si j’ai à présent trouvé le bon mélange, je suis toujours surpris du résultat. En effet, je travaille à partir de différentes teintes de ciment qui ne réagissent jamais vraiment de la même façon selon les conditions environnantes. Il y a donc un effet inattendu qui m’intéresse beaucoup; un peu comme sur un mur dans un terrain vague.

 

 
Ce qui m’intéresse, c’est ce rapport à la vraie vie. Tout est dehors, alors je sors et je regarde, il n’y a pas de plus grandes idées que ça. 
La dame de Lyon, acrylique, résine et ciment sur toile, 120*60 cm

La dame de Lyon, acrylique, résine et ciment sur toile, 120*60 cm

Quand j’ai lu que tu enduisais tes toiles d’une couche de ciment avant de peindre, j’avais cette impression d’épaisseur et de lourdeur, ce qui n’est en réalité pas du tout le cas puisqu’on a au contraire une sensation de légèreté et de fragilité de la matière lorsqu’on la regarde de plus près. Joues-tu sur cette opposition entre l’effet escompté de la matière et son rendu ?
Cette phase technique, où j’enduis le ciment, représente vraiment la partie où je suis le plus libre. Il y a un vrai travail sur la matière et c’est ça qui m’intéresse. Comme je te le disais tout à l’heure, je ne sais pas du tout où je vais. Je lâche prise et c’est comme ça qu’il y a des formes qui arrivent, des formes non contrôlées. En effet, la matière ne réagissant jamais de la même manière, j’interviens souvent dessus après séchage, à la lame ou à la ponceuse. Je rajoute des couches de résine transparente pour obtenir autre chose ou encore du ciment plus transparent. C’est une matière qui offre plein de possibilités, une matière que je peux travailler comme de la peinture et appliquer au rouleau. Puis je réalise des « empreintes », comme cette forme arrondie qui ressort et donne du volume, et que je traite aussi beaucoup dehors. J’aime l’idée qu’elle me soit associée, comme une signature.

Comment as-tu préparé l’exposition Vertiges ?
Il s’agit de ma quatrième exposition personnelle dans la galerie Gilbert Dufois que l’on m’a proposé de faire en décembre. Ca a donc été très rapide! Mais c’est bien, parce que ça m’a permis d’aller à l’essentiel.
Je travaille souvent par thématique, partant d’une expérience à l’étranger comme Retour d’Amérique ou d’une envie, comme Ruine de Rome, ma dernière exposition.
Pour Vertiges, je me suis aperçu que l’on retrouvait dans toutes mes expositions une prise de vue en plongée. J’ai donc eu envie de fixer cette façon de travailler et le titre est venu de soi après.

Tu réalises tes peintures à partir de photos que tu as toi-même prises. Comment as-tu procédé pour Vertiges ?
Je prends des photos un peu partout et de manière assez compulsive, sans jamais vraiment savoir ce que je vais en faire sur le moment. J’avais donc beaucoup de photos « vues d’en haut », essentiellement de Paris et de mon voyage de Tokyo. Certaines ont tout de même été faites pour l’exposition, comme La dame de Lyon ou Gustave, qui ont été prises sous un beau soleil d’hiver.
J’aime prendre des photos quand il y a de la lumière, car ça me permet de travailler sur les ombres, que l’on retrouve un peu partout. J’adore aussi quand les gens sont habillés en blanc ; couleur qui contraste fortement avec mes fonds gris et qui me permet de travailler sur les teintes, les effets de lumière, et ainsi de pouvoir plus faire vibrer la toile.

BIO COP, acrylique, résine et ciment sur toile, 130 x 89 cm

BIO COP, acrylique, résine et ciment sur toile, 130 x 89 cm

Peux-tu nous en dire un peu plus sur le titre de l’exposition Vertiges ?
On est dans l’idée du mec qui regarde en haut d’un immeuble et qui observe la vie qui passe. Au-delà de ça, c’est surtout que la hauteur reste une de mes plus grandes peurs en fait.
En général, mon travail est un travail de voyeur, de montreur : je montre comment les gens vivent dans la ville, et j’aime bien cette idée là finalement. Je les observe, comme caché derrière un moucharabieh ; rapport qui est encore plus perceptible dans le tondo Dans les arbres.

A ce propos tu utilises beaucoup le format du tondo dans cette exposition -notamment avec Sur les marches de la gloire  - qui a une symbolique forte en histoire de l’art. Peux-tu nous expliquer les raisons de cette utilisation ?
Ce qui m’intéressait vraiment, c’était de changer de cadrage ; c’est un format qui me faisait envie et qui me paraissait compliqué à réaliser. C’était vraiment pour me remettre en question, pour me mettre en danger, car j’ai absolument tout réappris quand j’ai commencé à recadrer. Je peux ainsi plus jouer avec le champ de la toile et je trouve ça encore plus intéressant. Sur un rectangle, tu peux te permettre de déséquilibrer une image parce que tu as des bords qui te rattrapent toujours, alors que sur le format circulaire, il est plus difficile de décentrer le personnage et de sortir du cadre.

Tu as dit lors de ta dernière exposition Ruine de Rome que la ville était un des acteurs principaux de ta peinture. Qu’en est-il dans Vertiges ?
Quand je dis la ville, c’est l’objet ville que j’entends, c’est-à-dire l’architecture. Dans Vertiges on est vraiment fixé sur l’humain. Ce qui m’intéresse ici, c’est sa manière d’être dans la vie, son comportement, son attitude et la perception que tu en as. L’humain en tant qu’objet m’intéresse aussi beaucoup, comme forme plastique sur laquelle la lumière se reflète. C’est d’ailleurs pour cela que je montre peu les visages qui focalisent trop l’attention. Mes peintures racontent notre vie et comment la ville est maintenant et c’est cela qui importe.

 

Le monde est devant toi, acrylique, résine et ciment sur toile, 150*50 cm

Le monde est devant toi, acrylique, résine et ciment sur toile, 150*50 cm

On pourrait croire que tu es passé de l’abstraction des œuvres de Street art, à la figuration des œuvres sur toile. Mais on a comme la sensation d’une sorte de danse dans ton travail, entre les formes géométriques présentes dans tes graffitis et ta recherche de sujets plus figuratifs sur toile. Qu’en est-il ?
Il s’agit en réalité d’un retour, puisque les premières toiles que j’ai faites n’étaient que de la peinture abstraite. En fait, j’ai commencé à faire de la peinture figurative parce que je ne savais pas en faire. C’était une sorte de défi je pense. Puis je suis allé au bout de ce que je savais faire d’un point de vue technique sur Ruine de Rome et j’ai eu envie de revenir à l’abstrait.
A présent j’ai des toiles réalistes d’un côté, et des toiles abstraites de l’autre; deux éléments qu’il m’arrive de traiter en même temps quelques fois et qui se fusionnent. Il est vrai que j’intégrais depuis longtemps des formes graphiques dans mon travail réaliste, « des empreintes », mais je n’étais jamais allé aussi loin dans cet entremêlement des formes que dans La dame de Lyon et Gustave. Toiles dans lesquelles on retrouve cette force du mouvement et de la forme, où les effets graphiques font partie de l’image et sont tout aussi importants que le support et le sujet traité. Où l’un ne mange pas l’autre. Mais j’ai espoir qu’un jour le support devienne encore plus le sujet, de pouvoir me passer de tout le décor qu’il peut y avoir dessus et que le sujet ne soit que le ciment.

 
J’intègre de plus en plus les formes graphiques et géométriques de mes graffitis dans mes toiles. 
Au centre de mon univers, acrylique, résine et ciment sur toile, diam : 80cm

Au centre de mon univers, acrylique, résine et ciment sur toile, diam : 80cm

 

Les trois choses que vous ne savez pas encore...

Quels sont tes projets à venir ?
On m’a proposé de faire un mur pour le Festival Normandie Impressionniste, du 16 avril au 26 septembre 2016. Ça va être mon premier grand mur réaliste à faire tout seul, en dehors de mon collectif.

Tu as dit que tu collectionnais des peintures abstraites venant d’autres artistes. Si tu pouvais acquérir une toile, n’importe laquelle pour ta collection laquelle ce serait ?
Un collage de Boris Tellegen.

Un lieu que tu préfères pour réaliser tes graffs?
Je n’en ai pas vraiment. Maintenant on me propose des endroits ou alors ce qui m’intéresse c’est de trouver un mur, de peindre et de partir, c’est aussi simple que ça. Et puis ce n’est plus vraiment ma vraie pratique, même si je continue d’en faire. Je suis un peintre d’atelier qui a grandi avec le graffiti, et qui de temps en temps va peindre dehors. Et quand je peins dehors, je ne fais même plus du graffiti, je reste un peintre qui peint dehors.

 

 

 

L’exposition Vertiges d’Arnaud Liard est visible jusqu’au 7 mai à la Galerie Gilbert Dufois, au 4 rue du Bourg l’Abbé, Paris 3è. Une rencontre avec l’artiste sera notamment organisée le samedi 30 avril.

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Anne-Fleur