Notre rencontre avec Benoit Pype

Pour sa 7e édition, le Prix Sciences Po pour l’art contemporain adopte une nouvelle formule. Auparavant, sept personnalités du monde de l’art étaient invitées à sélectionner chacune un jeune artiste. Mais désormais l’appel à candidature est ouvert à tout artiste de moins de 35 ans résidant en France, ayant déjà au moins une fois exposé son travail dans le cadre d’une manifestation artistique et/ou étant diplômé d’une école d’art ou de design. La contrainte formelle à respecter cette année était de présenter une oeuvre comprise dans les formats A4 à A7.

300 artistes ont répondu à l'appel. Benoit Pype que notre rédactrice Mathilde a interviewé fait partie des sept artistes à avoir été sélectionné avec Smartprint, une oeuvre de 2016.
Le Prix Sciences Po 2016 sera décerné le 26 avril prochain.

Quel est ton parcours? J’ai vu que tu étais passé par l’ENSAD. Quelle est la différence avec les Beaux-Arts?
J’ai un bac S, donc une formation scientifique. A la suite de cela, je suis parti dans des études de sciences, en maths sup physique-chimie. A priori pas grand chose à voir avec l’art… C’est après cette première année d’études scientifiques que j’ai décidé de bifurquer vers les études d’art. Je suis allé aux beaux-arts de Montpellier où j’ai étudié trois ans. Puis j’ai passé l’équivalence pour entrer à l’ENSAD à Paris. Traditionnellement, c’était une école d’art et de design, mais pas d’art plastique. Cependant, la section « art espace » dans laquelle j’étais venait d’être créée et mêlait les arts appliqués et les arts plastiques. Un des éléments qui a été décisif dans mon choix, c’est la possibilité de rédiger un mémoire en quatrième année. A l’époque, ce n’était pas obligatoire aux Beaux-Arts, tandis qu’aux Arts Décoratifs c’était toute une institution. Cela faisait déjà une quinzaine d’année que ça existait. Je tenais vraiment à rédiger un mémoire car j’aime avoir une pratique écrite pour avoir un socle théorique sur le travail que je mène. Mon mémoire portait sur les voyages et déplacements des artistes contemporains.

Après avoir toi-même été amené à effectuer plusieurs « déplacements » en montrant ton travail dans diverses institutions, peux-tu m’expliquer comment tu en es arrivé à présenter le Prix Sciences Po pour l’art contemporain?
Avant la 7e édition, le concours fonctionnait sous la forme d’une cooptation. C’était un comité de sélection qui désignait les artistes. Ce n’était pas l’artiste qui pouvait directement postuler. Donc, selon les anciennes modalités, je n’aurais pas pu participer à cette édition si je n’avais pas été choisi et contacté. L’appel à candidature ouvert a beaucoup changé les modalités. Il est maintenant possible de se présenter directement en tant qu’artiste. J’ai saisi l’occasion. C’est un prix que je connaissais ayant des amis qui l’avaient déjà fait et j’avais la possibilité d’y participer cette année puisque j’avais un projet en cours que je pouvais présenter.

 

 
C’est un prix que je connaissais ayant des amis qui l’avaient déjà fait et j’avais la possibilité d’y participer cette année puisque j’avais un projet en cours que je pouvais présenter.
Smartprint, 2016, Micro-organismes, résine d’inclusion, gélose. Présentation sur tablette en bois.

Smartprint, 2016, Micro-organismes, résine d’inclusion, gélose. Présentation sur tablette en bois.

Quelle chance! Toi qui travailles plutôt en volume, ton projet était sur le format imposé?
J’avais le projet des empreintes, mais je n’avais pas d’idée sur le format que ça pouvait prendre. Je faisais des petites empreintes et le fait d’avoir cette contrainte formelle m’a permis de me décider sur un format, de terminer le projet que j’avais travaillé dans les grandes lignes en passant à la réalisation.

Quand tu parles d’empreintes, de quoi s’agit t-il? D’où provient l’empreinte de Smartprint et comment fais-tu pour l’obtenir?
Pour produire cette empreinte, je pose le téléphone très brièvement sur une surface nutritive qui s‘appelle de la gélose et qui permet d’accélérer la multiplication. Puis j’enferme ces plaques et je les soumets au chauffage. Le résultat évolue, les formes et les couleurs changent selon la durée de propagation des bactéries.

Ce qui t’intéresse, c’est qu’on puisse lire/identifier la forme du téléphone pour retracer le processus qui a amené à l’oeuvre ou bien es-tu davantage intéressé par le fait que ce soit une forme assez ouverte à différentes interprétations?
Je suis attaché à la qualité visuelle des formes, surtout quand elles ne sont pas que visuelles ou décoratives, mais aussi quand il y a des idées derrière, une véritable articulation entre le concept et la forme. J’aime mélanger les deux qui ne s’opposent pas du tout selon moi. Pour Smartprint, j’aimerais bien qu’on puisse comprendre et lire immédiatement l’origine du projet, que l’empreinte reste visible, même si par dessus s’est développé tout un réseau de micro-organismes. J’aimerais qu’on puisse en saisir l’origine, c’est-à-dire ce geste d’empreinte, sans avoir à le dire par des mots, juste à l’aide du titre. Le fait de laisser les bactéries se propager trop longtemps entraîne une perte de visibilité des contours du Smartphone. Cela peut devenir un autre projet et amener à autre chose, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse dans l’immédiat.

Pourquoi choisir le format A4?
J’ai choisi le format A4 des feuilles de papier les plus utilisées au quotidien pour imprimer et communiquer. C’est un support emblématique qui fait écho au motif du Smartphone que je développe sous forme d’empreinte. C’est le Smartphone qui est aujourd’hui l’outil par excellence de la communication. C’est donc l’idée de la communication qui, en filigrane, va relier les formes organiques et artificielles entre elles. Le format A4 représente aussi, dans mon esprit, le format d’un papier standard par excellence. Cela permet d'opposer le caractère cadré et figé d’un support en opposition aux bactéries qui se développent de manière anarchique. C’est l’idée de mettre en tension un support standard et quelque chose de beaucoup plus incontrôlé.

Pourquoi as-tu fait le choix de présenter ce format A4 sur cette tablette. Est-ce que tu aurais pu le présenter sur le mur ?
C’est vrai qu’il y avait plusieurs possibilités pour exposer le format que j’ai choisi, le montrer au mur par exemple. J’aime d’avantage le format table ou tablette dans la mesure où on doit se pencher pour regarder et donc on abolit le caractère frontal. J’aime concevoir la sculpture comme une invitation à regarder les formes. Je suis plus dans l’invitation que dans la confrontation. Or la présentation verticale au mur ressemble davantage à une confrontation, une réception frontale.

J’ai aussi choisi cette petite tablette pour présenter mon format A4 car elle peut faire penser aux petites tables de laboratoire. Si j’avais choisi de le mettre au mur, cela aurait produit un effet trop figé et fixe. Ici, la présentation correspond mieux aux idées communiquées puisque l’oeuvre a trait aux systèmes de communication et d’épanchement d’un réseau. Pour moi, intuitivement, un réseau est avant tout quelque chose d’horizontal.

Smartprint a donc trait à une question récurrente dans tes oeuvres, celle de la modification de temporalité. Mais au-delà de ça, elle te permet d’enclencher une réflexion sur notre rapport aux objets de communication. Cette oeuvre te permet-elle d’aborder des problématiques qui n’étaient pas présentes dans tes oeuvres précédentes?

La réflexion par rapport à notre rapport aux objets de communication est assez inédite, c’est vrai. Il y a des moyens de trouver des correspondances avec les projets précédents dans la manière d’articuler l’organique et l’artificiel, mais l’idée de la communication et de réseau n’y est pas présente et c’est quelque chose qui m’intéresse actuellement. Contrairement aux expositions dans lesquelles les commissaires m’invitent en se basant sur mes travaux précédents, la contrainte formelle posée par Sciences Po me permet d’explorer d’autres sujets qui ne sont pas présents habituellement dans mes recherches. Cette contrainte formelle laisse toute latitude sur le thème et permet de montrer de nouveaux projets avec de nouvelles idées, de renouveler mon travail.

Installation : Géographie transitoire

Installation : Géographie transitoire

Grâce à ta formation scientifique tu arrives à faire toutes les recherches toi-même ou tu es amené à collaborer avec des personnes beaucoup plus spécialisées dans certains domaines?
Au début, c’est moi qui fais faire mes recherches et après j’identifie des questions, des découvertes car je me nourris un peu de ce qui est publié dans la presse internationale en chimie, en biologie et physique avec des publications que je suis régulièrement. Pour le projet Sciences Po, j’ai pu mener mes recherches seul avec mon bagage scientifique, mais dans d’autres cas j’identifie des questions qui m’intéressent et peuvent m’emmener à rencontrer des scientifiques. Par exemple, l’année dernière, j’ai rencontré David Quéré qui travaille spécialement sur la goutte d’eau. Il se trouve qu’il est assez sensible à l’art contemporain et me permet d’utiliser son laboratoire pour fabriquer des matériaux et des surfaces techniques particulières. Je n’ai pas hésité à le contacter car je trouvais qu’il y avait une vraie proximité dans les questions que nous abordions. Lui en tant que physicien et moi en tant qu’artiste. Il existe des ponts entre les deux matières. Nous avons déjà fait une conférence sur ces questions de ponts entre sciences et art et nous allons en faire une nouvelle à l'occasion de la semaine des sciences, en juin, au Théâtre de La Reine Blanche dans le 18e arrondissement de Paris.

Aimerais-tu continuer tes travaux autour des problématiques développées grâce à ce projet pour le Prix Sciences Po?
Oui, tout à fait. Le projet que je commence avec la pièce que je présente au Prix Sciences Po est l’amorce d’une série. Pour Smartprint, je travaille avec un Smartphone, mais je vais exploiter d’autres types d’objets liés à la communication et aux technologies du quotidien. Des objets qu’on utilise pour communiquer et qui sont reliés à l’idée de la connectivité. Les claviers par exemple sont réputés être les plus chargés en bactéries. Parallèlement à cela, je travaille avec David Quéré sur un projet de sculptures autour de l’eau. J’ai toujours plusieurs projets avec cette obsession constante d’exploiter un mouvement propre à l’oeuvre qui s’auto-définit en dehors de nos perceptions immédiates. Ce qui m’intéresse, ce sont les projets qui se développent dans un temps long, dans une temporalité qui échappe à l’immédiateté. J’aime l’idée de rendre visible un univers qui existe au quotidien, mais qui est trop peu développé et invisible pour être perceptible.

Installation "Sculptures de poches"

Installation "Sculptures de poches"

Les trois choses que vous ne savez pas encore...

Quels sont les artistes qui t’ont influencé?
Les premières expositions que j’ai vues étaient au musée d’art concret de Mouans-Sartoux et c’est à cette époque là que j’ai découvert Michel Blazy, Giovanni Anselmo, François Morellet… Une famille d’artistes qui est à la base de ce que j’aime dans l’art : l’arte povera, mais aussi l’art conceptuel, minimal. Je situerais donc mes premières inspirations dans les années 60-70.

Quels sont tes prochains projets?
En ce moment, certaines de mes oeuvres sont dans une exposition collective itinérante intitulée The world was flat. Elle a eu lieu au musée d’Umeå en Suède et voyagera à Guadalajara, au Mexique, le mois prochain. C’est une exposition basée sur la notion de perception du monde, de sa photographie mentale ou physique. Je présente des plans de ville découpés dans des feuilles d’arbre. C’est un projet que j’ai commencé dès 2011 qui se décline sous la forme d’une série. Ces plans de villes sont vivants, ils bougent en fonction du temps et en en fonction de la feuille qui, en perdant l’eau qui la compose, va changer la forme du plan. C’est paradoxalement cette sculpture, qui est la plus fragile, qui a le plus voyagé. J’en ai fait trois avec le plan de Paris, une de Tokyo, une de Mexico. J’ai commencé par les villes que j’avais visitées et c’est une série que j’aimerais continuer en fonction des lieux que je visite. Donc là, elle est en stand by et se réactive en fonction des lieux que je visite.

A quoi ressemble ton atelier? Un atelier de petit chimiste?
(Rire) Oui, oui. J’ai mis deux plans de travail, ce qu'il y a de plus banal, mais j’ai de l’outillage nécessaire à la manipulation de formes délicates. J’ai aussi deux grosses lampes loupes articulées de laboratoire conçues spécialement pour voir des micro surfaces et qui sont très pratiques et pleins d’outils de petit chimiste ou biologiste. Ces loupes, je les ai utilisées dans d’autres oeuvres (cf. Sculptures de fond de poche.Installation, 2011), mais maintenant j’essaye de limiter l’aspect accessoire. J’évite d‘introduire dans les oeuvres des microscopes et outils qui sont très techniques et technologiques. Ce n’est plus vraiment dans l’univers et dans l’idée que je veux développer. Ce qui m’intéresse, c’est d’exploiter ce qui est à la limite du visuel, ce qu’on peut observer avec notre perception propre, sans avoir besoin d’un accessoire. Au travers du dispositif mis en place dans Smartprint on peut tout à fait voir la finesse des formes sans les loupes. Donc ce qui m’intéresse, c’est d’avoir un minimum de médiation entre soi-même et l’objet, un minimum d’artefact et une approche plus directe.

 

 

 

Smartprint est visible avec l'ensemble des œuvres des sept nominés du Prix Sciences Po pour l'Art contemporain jusqu'au 29 avril de 8 à 21h, à Sciences-Po, 28 rue des Saints-Pères, 75007 Paris

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Mathilde