Notre rencontre avec Wela

Peintre, sculpteur, artiste multiforme, WELA, (Elisabeth Wierzbicka) expose à la galerie Jola Sidi ses « Pensées hybrides » qui figurent dans l'agenda d'ARTCOP21 recensant les initiatives culturelles engagées autour de la COP21. Ida, notre reporter l'a rencontrée.

Comment êtes-vous devenu artiste ? Pouvez-vous nous raconter brièvement votre formation et votre parcours ?
Après avoir étudié à l'Académie des Beaux-Arts de Cracovie de 1984 à 1989 j'ai intégré l’École supérieure des Beaux-Arts de Paris. Comme beaucoup d'artistes originaires de Pologne, je rêvais de travailler dans un pays libre et une capitale culturelle d'envergure internationale. C'est à partir de ce moment que j'ai commencé à exposer dans différents pays. Cela fait maintenant vingt-six ans que j'habite et je travaille en région parisienne.

Quelles ont été les artistes ou les œuvres qui vous ont le plus influencé ? Vous rattachez-vous à un courant artistique particulier ?
Même si pendant ma formation j'ai été marquée par les œuvres du Greco, de Michel-Ange et de Dürer, ce n'est pas de cette période que datent les influences les plus durables. C'est en visitant des expositions à Paris et à Londres que la jeune diplômée que j'étais a été frappée par des œuvres d'Anselm Kiefer, Antoni Tapiès... d'Anish Kapoor et de Miquel Barcelo aussi.

C'est leur travail de la peinture, le mélange des matières qui me plaît encore aujourd'hui. Ce que j'adore chez Kiefer c'est qu'il ne se limite pas à un seul type d'art. L'artiste doit être complexe. C'est pour cette raison que je ne pense pas qu'on puisse forcément rattacher une pratique artistique à un courant. Il y a beaucoup de courants en ce moment et ils se mélangent, c'est difficile de placer un artiste dans une catégorie... Plusieurs critiques ont parlé d'expressionnisme ou d'écologisme en parlant de mon travail, mais en vérité je n'y ai jamais pensé. Il y a peut-être quelque chose que l'on pourrait rapprocher de l'expressionnisme mais aussi du concept et de la gestuelle...La vie change et on exprime ce que l'on capte du monde, des signaux de notre environnement.

Comment est née votre collaboration avec la galeriste Jola Sidi ?
C'est très simple, je suis venue un jour à la galerie avec mon portfolio et Jola Sidi a regardé mon travail. Elle a visité mon atelier et nous avons décidé de travailler ensemble. C'était très naturel.

Comment percevez-vous l'espace de la galerie ? Est-ce important selon vous qu'un artiste expose dans un lieu public ou privé, en dehors des raisons économiques évidentes ?
C'est très important pour un artiste de présenter ses œuvres dans l'espace public. Dans l'atelier, on est seul alors qu'on ne fait pas des choses uniquement pour nous. L'exposition en galerie constitue une ouverture. J'adore les rencontres et répondre aux questions du public ! C'était le cas lors du dernier vernissage à la galerie Jola Sidi. C'est amusant, les visiteurs ont plus envie de donner leur interprétation des œuvres que de m'écouter, alors je les laisse parler.

Quelle est la genèse de cette exposition et quel message voudriez-vous faire passer, s'il y en a un ?
Cette exposition est en continuité avec les précédentes, elle présente des œuvres issues de mon monde intérieur. Jola m'a laissé carte blanche pour cette présentation, elle n'a vu les œuvres que lors de l'accrochage. Un galeriste ne doit pas trop influencer l'artiste qu'il représente. J'ai eu de la chance car au cours de ma carrière on m'a toujours accordé une grande confiance.

Si vous deviez présenter cette exposition par une des œuvres exposées, laquelle choisiriez vous et pourquoi ?
Je ne sais pas pourquoi, mais celle-là, je l'aime bien (Sans titre, peinture de la série « Pensées hybrides », 2015). On y voit des formes anthropomorphes qui pourraient êtres des nerfs humains ou des racines. Plusieurs natures cohabitent dans la composition. Les trois dimensions sont présentes.

 
Je choisis le médium qui me paraît le plus judicieux en fonction de l’idée que j’ai envie de développer. Mais une idée peut aussi réapparaître plus tard sous une autre forme avec une autre technique.

Wela, Sans titre, peinture de la série « Pensées hybrides », 2015.
Diamètre : 100 cm. Crédit photo : Ida Simon.

Quel est le processus de création de vos œuvres ? Quelles sont vos sources d'inspiration ?
Je fais très rarement des croquis préparatoires à mes peintures. Je sais ce que j'ai envie de faire, même si je ne sais pas exactement à quoi ça va aboutir. Ça va sortir tout seul, c'est un jeu entre le tableau et moi. Le moment où je dois arrêter m'apparaît comme une évidence.

Vous êtes habituée à manipuler des médias et des formats très différents (installations et sculptures in situ, dessins, peintures, objets, actions et interventions artistiques), quelle est l'incidence de la forme et de la technique sur votre travail ?
Un artiste doit prendre en compte les caractéristiques du médium qu'il utilise. Je choisis le médium qui me paraît le plus judicieux en fonction de l'idée que j'ai envie de développer. Mais une idée peut aussi réapparaître plus tard sous une autre forme avec une autre technique. J'apprends de chaque moment passé à réaliser une œuvre, je le vois comme une expérience.

Pourquoi un format circulaire (tondo) pour certaines des œuvres exposées dans la galerie ?
J'ai commencé cette série pendant que j'étais en résidence au musée Shangyun de Pékin. Les premières toiles sont restées en Chine mais j'ai eu envie de continuer à peindre sur ce format. Si ces tableaux étaient empilés ils formeraient des colonnes, une forme récurrente dans mon travail. Le cercle et le carré sont très présents dans mon œuvre. J'aime les choses contradictoires et j'ai besoin de changer, je ne supporte pas de m'ennuyer !

Wela, Sans titre, peinture de la série « Pensées hybrides », 2015. Crédit photo : galerie Jola Sidi.

Diriez-vous que vous avez créé un univers par votre pratique ? Quel clé de lecture donneriez-vous à quelqu'un qui souhaiterait découvrir votre travail ?
Mon œuvre est assez homogène dans la pensée même si j'utilise une grande variété de techniques. Je réalisais beaucoup d'installations il y a quelques années, je me concentre plus sur la peinture aujourd'hui. Le dessin quant à lui a toujours occupé une place centrale. Selon moi, c'est la forme d'expression artistique originelle, c'est toujours très vivant. J'aimerais défendre cette technique contre la pensée dominante qui valorise avant tout le « concept ».

Quel sens donnez-vous au concept de série ?
J'ai réalisé beaucoup de séries, on peut dire que mon travail a quelque chose de l'ordre de l'obsession. Je commence une série, puis comme pour une œuvre, il y a un moment où cela me paraît évident qu'elle est terminée. J'en ai assez et j'en commence une autre sans même y penser.

Le titre de cette exposition est « pensée hybride ». Habituellement, on parle d'hybridation pour un être, parfois un objet, que signifie-t-elle pour la pensée ?
Quand on pense à un sujet, plusieurs idées se superposent, se rejoignent. La pensée est quelque chose de complexe, c'est en ce sens que l'on peut dire qu'elle est hybride.

L'hybridation – rencontre de deux éléments distincts – est-elle, selon vous, quelque chose d'intrinsèquement violent ? Je pense à votre emploi du rouge et à la précision du dessin qui fait penser à des sections anatomiques et plus précisément à la série des Trophées de chasse et à celle intitulée « Corporéité de la nature » (2014).
Ce n'est pas mon objectif de montrer la violence. Je ne perçois pas l'hybridation comme quelque chose de violent ou d'harmonieux en soi. Par exemple, j'ai ajouté des aiguilles d’acupuncture sur la toile représentant un tronc sectionné. Cet arbre n'est pas laissé à l'abandon, il est soigné. Cette œuvre a une fonction de signalisation devant aboutir à un questionnement moral. Je n'apporte pas de solution, l’ambiguïté de la situation me plaît. Les dégoulinades rouges représentent le sang, qui a pour moi une signification positive. Le sang représente la vie, c'est le fluide qui coule dans nos veines. Il peut être comparé à la sève des plantes. J'espère que ces rapprochements suscitent de l'empathie pour les autres êtres vivants, animaux et végétaux.

 
Nous vivons dans une société de plus en plus artificielle, les gens oublient que c’est la nature qui les fait vivre.

Wela, Les Chuchoteurs, Centre de Science Copernic, Parc de la Découverte, Varsovie, 2011.
Crédit photo : Marta Rauk

Que pensez-vous de la distance qu'il y a dans notre société entre l'homme et les autres êtres vivants ?
Nous vivons dans une société de plus en plus artificielle, les gens oublient que c'est la nature qui les fait vivre. Dans mes œuvres l'ambivalence entre les formes anthropomorphes et végétales doit faire prendre conscience au public des similitudes entre les êtres vivants. Une de mes installations (Les Chuchoteurs, Centre de Science Copernic, Parc de la Découverte, Varsovie, 2011) exprimait ce désir contemporain de remplacer la nature par des choses artificielles. Une ensemble de colonnes métalliques diffusaient des sons que l'on pourrait entendre dans une forêt naturelle. Cela dénonçait la tendance générale consistant à se satisfaire de substituts artificiels.

Selon vous l'artiste a donc un rôle social ?
Absolument, je défends la figure de l'artiste engagé. C'est le message que l'artiste veut faire passer dans son œuvre qui m'intéresse. Ça n'a pas besoin, il ne vaut mieux pas d'ailleurs, que le message soit unique, il faut laisser une place à l'interprétation. Les enfants en particulier saisissent très bien les messages que je veux faire passer. Les échanges ont toujours été chaleureux quand j'ai présenté mon travail dans des écoles et des centres de loisirs. Je me souviens qu'après une visite dans un musée de Cracovie, des enfants d'une classe de primaire ont écrit des choses fabuleuses à propos de mes œuvres. Leurs interprétations, exprimées avec des mots très simples, étaient extrêmement sensibles, elles m'ont bouleversées. Il est pour moi indispensable d'avoir le sentiment de ne pas exposer pour rien.




 

 

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Un souvenir de votre période de formation à l’École des Beaux-Arts de Cracovie ?
Un jour, notre professeur fut remplacé par le directeur d'un des musées de beaux-arts de Cracovie. Quand nous étions au musée, il a vidé une des salle et désactivé l'alarme pour que l'on puisse toucher les tableaux de Léonard de Vinci et de Rembrandt. Il nous a dit que nous, artistes, étions sensibles et qu'il fallait que l'on touche les maîtres. C'était littéralement comme toucher l'impossible du doigt !

Quel est votre dernier coup de cœur artistique ?
Cela remonte à l'ouverture de la galerie Thaddeus Roppac à Pantin, lors de l'exposition Anselm Kiefer. Lors d'une autre exposition à Londres son installation Die Frauen der Revolution (Women of the Revolution) composée de plusieurs lits simples séparés les uns des autres m'avait particulièrement marquée.

Avez-vous d'autres projets en cours ?
Je vais exposer à l'Institut français de Cracovie mais contrairement à mon habitude, je ne réaliserai pas d’œuvres pour l'occasion. J'aimerais y montrer mes dessins, qui ont peu été exposés en Pologne contrairement à mes installations.

 

 


L'exposition Pensées hybrides est visible jusqu'au 15 décembre 2015 à la galerie Jola Sidi au 80 rue des Gravilliers 75003, Paris

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Ida