Notre rencontre avec Bless

Avec BLESS N°53 Contenttenders, le collectif-marque BLESS propose chez MFC Michèle Didier des produits à mi-chemin entre design et installation, abritant des livres d’artistes et des œuvres d’art. Desiree Heiss, une des deux fondatrices de BLESS, nous livre la philosophie de cette structure pas comme les autres, qui veut repenser notre quotidien. 

Quel est votre parcours à chacune ?
Nous avons toutes les deux fait des études de mode. Ines Kaag à Hanovre, en Allemagne et moi à Vienne, en Autriche. Nous nous sommes rencontrées à Paris lors d’une compétition réunissant nos deux écoles. Par hasard, nos dessins étaient exposés à côté.  Nous avons par la suite entamé une correspondance : on s’envoyait des cartes postales et nous nous sommes tout de suite rendu compte qu’il y avait une véritable affinité de goût. Nous sommes petit à petit devenues des amies très proches, et nous avons même assisté à nos diplômes respectifs. Une fois nos études terminées, Ines s’est installée à Berlin et moi à Paris. Nous avons gardé le contact, dans un premier temps juste par amitié. Ponctuellement, nous nous présentions nos travaux respectifs, afin d’avoir un avis extérieur. Puis, progressivement, nous nous sommes rencontrées pendant nos temps libres pour travailler ensemble sur des projets, avec des chutes de tissus, et nos idées. Nous avions le désir d’avoir une opinion neutre sur nos créations communes, et non pas celle de nos proches, importante mais pas assez objective. Nous avons alors mis des affiches à Vienne et à Berlin, dans des cafés, avec juste un modèle portant un de nos vêtements et un numéro de téléphone. C’était une démarche assez naïve : nous pensions que les gens allaient appeler le numéro afin de savoir ce que c’était, combien ça coûtait… Mais ça n’a pas du tout fonctionné.

Nous avons alors eu l’idée de prendre une page de publicité dans un magazine pour se faire connaître, se positionner et se présenter. Nous avons contacté i-D  magazine, notre magazine favori à l´époque. Les pages de publicité étaient extrêmement chères, nous avons donc emprunté de l’argent à nos proches, pour une seule page de pub et pour notre marque qui, en fait, n’existait pas encore !

 

Justement, comment est né BLESS ?
Encore assez naïvement, nous avons pensé que ça allait tout de suite décoller. Néanmoins, deux personnes importantes ont réagi : Sarah Andelman, la directrice artistique de colette boutique qui a commandé notre pièce montrée dans la publicité : BLESS N°00 Furwig, une perruque en fourrure. Et l’attaché de presse de Martin Margiela. Nous avons ainsi été commissionnées à faire les perruques de la collection AW 1997/98 de Margiela. Nous devions signer un contrat, et pour le signer, il fallait créer une structure juridique. L’entreprise BLESS est née, et notre collaboration est devenue professionnelle. BLESS n’était donc pas du tout planifiée depuis le départ.

Quelle est l’histoire de ce nom ?
A l’époque nous cherchions un nom féminin assez doux, et Bless nous est venu à l’esprit. Nous ne pensions pas du tout à la connotation anglaise du mot.

Comment vous définiriez-vous ?
Dès le début nous ne voulions pas devenir une entreprise de mode : et aujourd’hui toujours, nous voulons casser le rythme habituel d’une maison de couture - une nouvelle collection tous les six mois - en créant des objets, des vêtements, des éléments ponctuels plutôt que de vraies collections. Nous ne voulons pas nous concentrer uniquement sur les vêtements. Même si nous faisons des présentations pendant la Fashion Week à Paris, nous ne le faisons pas devant la presse, mais de façon très intime, pour certains de nos clients. C’est le moment où ils peuvent toucher les matières, être en contact avec les objets. Nous choisissions des appartements, des endroits intimes et nous faisons à manger. Ce sont des moments conviviaux et agréables, qui sont des pauses dans l’agitation de toute cette semaine de la mode.

Les productions de BLESS fonctionnent systématiquement par numéro : un élément produit est égal à un numéro.
Dès le produit n°5, nous sommes sortis de la sphère mode pour aller vers une conception plus globale : ce produit n°5 était une commande graphique pour un abonnement, en somme, une stratégie économique à interpréter.
Et dès le début, nous avons fonctionné avec des éditions limitées, mais principalement pour des raisons économiques : nous savions que nous ne pouvions produire qu’un certain nombre, et nous avons donc limité la quantité. Notre raisonnement ne correspondait pas tellement au monde de la mode à l’époque, et c’est à mon avis pour cela que le monde de l’art a commencé à s’intéresser à nous. Nous avons glissé dedans, sans nous en apercevoir. A l’époque, nous étions à contre-courant : la mouvance post conceptuelle était très forte, et nous ne proposions rien de vraiment conceptuel, mais des produits très matériels, suivant nos besoins quotidiens. 

Qu’est-ce qui vous intéresse aujourd’hui dans BLESS ?
Aujourd’hui, nous avons créé une sorte de profession sur mesure. Nous sommes toujours prêtes à modifier le fonctionnement de BLESS, selon notre évolution personnelle. Quand nous avons eu des enfants par exemple, nous avons ralenti l’activité. BLESS est une entreprise modulable, adaptable. C’est ce qui est primordial, et qui fait notre identité.
Pour nous cela n’a aucune importance d’appartenir au monde du design, de l’art ou de la mode : ces catégories ne nous correspondent pas vraiment et nous sommes d’ailleurs à la recherche de ce qui pourrait nous qualifier.

Vous avez donc envie de définir verbalement la structure BLESS ?
Oui.

Mais vous n’avez pas encore trouvé ?
Non. Peut-être l’expression « present perfect continous » décrit-elle le mieux, en ce moment, BLESS.
C’est presque une recherche éternelle. Nous ne nous considérons absolument pas comme des artistes. Pour nous, le monde de l’art est le plus éloigné des mondes. Nos produits ne sont pas des œuvres d’art, ils ne méritent pas une attention particulière. Ils sont beaucoup mieux dans un espace public, en utilisation quotidienne dans un appartement, que dans une galerie d’art.

Cette exposition chez MFC Michèle Didier, est-ce gênant pour vous ?
Non ce n’est pas gênant, c’est un lieu plutôt intime et nous avons beaucoup aimé cette commande, car c’est un support pour autre chose. Plutôt que de créer des cadres ou des étagères nous avons créé des choses molles et enveloppantes pour abriter les œuvres, les éditions, les livres d’artistes.

Le nom de votre exposition chez Michèle Didier est  un jeu de mot : « Contenttenders » = « offre de contenu » : quelle est la démarche ici ?
Nous sommes parties de l’idée de prendre dans les bras les œuvres (les livres d’artistes), de les abriter comme des objets précieux. Dans « tender » il y a une connotation très douce. C’est à la fois une sorte d’offrande mais aussi un cocon, une protection pour les livres et pour la personne qui vient les consulter. Nous avons voulu créer un espace de confort pour que le temps passé auprès de l’œuvre soit agréable et confortable. 

 

Le hamac justement illustre parfaitement cette démarche …
Oui, on peut s’y plonger, dialoguer entre deux coussins avec Christian Marclay. Le son est amplifié une fois le hamac en mouvement. Quand on s’approche du hamac, on entend des chuchotements, et quand on se met dedans, le son augmente. Le moment d’utilisation est le plus important : nous considérons cela comme une modification légère de la vie du quotidien. C’est pour ça que nous ne sommes pas très à l’aise avec l’idée d’œuvres exposées dans des espaces d’art, car les gens n’osent plus toucher et vivre la chose. Les objets ne développent pas leur effet complet s’ils ne sont pas vécus. Ce sont des produits qui changent très légèrement le quotidien et qui ont besoin d’une interaction.  C’est pour cela que nous nous intéressons à l’application dans la vie quotidienne. Le monde de l’art ne nous correspond donc  pas vraiment mais cela nous permet, avec le budget d’une exposition, de développer le produit, qui est ensuite amené à vivre.

MFC Michèle Didier n’est de toute façon pas une galerie d’art ordinaire puisque c’est avant tout un éditeur indépendant...
C’est pour cela que ça nous intéressait de proposer quelque chose ici.

Pouvez-vous me détailler certaines des œuvres présentées dans la galerie ?
Le N°53 Contenttenders hosts Annette Message contient les dessins d’Annette Messager, assez intimes, dans des sortes de poches moelleuses drapées sur une taie d´oreiller en coton de satin blanc : ici, nous voulons redonner aux dessins leur origine intime et en même temps offrir un nouveau confort, suggérer un endroit où les consulter. Le N°53 Contenttenders hosts Leigh Ledare est un marque-page avec un contour en coussin. Il traduit là aussi une idée d’intimité, et de transparence, en lien avec l’œuvre abritée elle-même qui traite d’une relation intime de l’artiste avec son ex-femme.

Comment vous considérez-vous si vous n’êtes ni artistes ni stylistes ? Designer est-ce plus satisfaisant ?
Designer dans un sens plus large, peut-être. Mais pas dans un sens décoratif. Bien sûr les matières et les formes ont une grande importance, mais ce qui vient toujours en premier dans notre démarche, c’est le besoin, l’utilité.

Vous avez collaboré avec des marques depuis des années, comment se passe ce travail ? Ce type de contrainte vous plaît-il ?
Ce sont les marques qui viennent généralement vers nous. Nous aimons beaucoup la contrainte, le fait de créer pour un besoin. Nous ne sommes plus dans la mode, car nous ne sommes pas intéressées par la création sans cesse, mais par des projets à mener tels des chercheurs scientifiques sur le long terme. Nous voulons nous concentrer sur ce dont nous avons besoin : un hamac, une paire de sandale, un maillot et ce dont notre entourage a besoin, les gens qui travaillent avec nous, nos amis : si quelqu’un a besoin d’un sac à dos, alors nous travaillons sur un sac à dos.

Il y a une vraie importance des matières dans BLESS…
Nous sommes très attirées par les matières naturelles. D’une manière générale, nous utilisons des matières de qualité qui peuvent toucher tout le monde et devenir idéalement des pièces favorites à porter tous les jours. Nous n’avons pas de cible, des gens très jeunes achètent des petites choses et des gens très âgés portent nos pièces avec beaucoup de grâce.

Où vendez-vous vos produits ?
Dans le monde entier, via des boutiques multimarques. Et à Paris et Berlin, dans nos magasins. A Berlin, le shop est en réalité un appartement privé, habité par une personne, au quotidien.

Cela rejoint votre démarche globale …
Oui, ce n’est pas un set-up, la personne vit réellement dedans, et c’est ce qui nous intéresse. Les clients viennent pénétrer dans une intimité et voient nos produits dans un environnement quotidien. Parfois, son appartement est en bazar, parfois ses amis sont de passage… Et cela nous plaît.



 

 

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Un livre d’artiste ?
D´une manière générale, je ne lis pas de livres d´artistes, mais j’ai chez moi un vieux catalogue de Martin Kippenberger pour son expo « Peter II », auquel je tiens, parce que c´est un cadeau de son galeriste de l´époque, Peter Pakesch.

 Un styliste ?
J’ai toujours été esthétiquement proche de Martin Margiela et j’aimais beaucoup le travail d’Helmut Lang. Il était mon professeur à Vienne et je lui dois tout ma éducation mode. J’aime particulièrement les collections hommes de Raf Simons.

Votre prochain projet ?
De nouveaux BLESShomes : nous allons investir deux appartements privés, un à Athènes et un à Londres. Les gens viennent vers nous en nous proposant leur appartement, attirés par le concept. A Athènes, c’est une galeriste qui vit juste au-dessus de sa galerie, et qui nous a demandé de nous occuper de son espace de vie. Nous allons donc nous y installer pour quelques mois et proposer des créations dans sa maison.

 

 

 


L'exposition BLESS N°53 Contenttenders est visible jusqu'au 1er août à la galerie MFC-Michèle Didier au 66 rue Notre-Dame de Nazareth 75003, Paris

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Camille

 
 
 

Pour Camille,
l’art c’est « créer une magie suggestive contenant à la fois l’objet et le sujet, le monde extérieur à l’artiste et l’artiste lui-même » (Baudelaire, essai « L’art philosophique »).

Ses coups de cœur artistiques :

Gilad Ratman, Korakrit Arunanondchai et Lili Reynaud Dewar