Notre rencontre avec Solange Yates et Marina Declarey

Pour l’exposition Fonctioncontemplation, la galeriste Fatiha Selam propose d’expérimenter un dialogue entre art contemporain et design. À cette occasion, elle a invité les designers Solange Yates et Marina Declarey de l’agence Yade à imaginer des assises en fonction d’une sélection d’oeuvres d’artistes comme Jörg Gessner, Stephen Schultz, Vladimir Skoda ou encore Daniel Pontoreau.

 

Solange, Marina, pourriez-vous me raconter quel est votre parcours ?
Marina : Pour moi, c’est une histoire de famille puisque je viens d’une grande famille de maçons italiens. Le bâtiment était quelque chose d’un peu inné en fait. Pourquoi architecte d’intérieur et designer? Je trouve que c'est plus à l’échelle de l’humain que l’architecture DPLG. Concernant mon parcours, j’ai passé quelques années à la fac puis j’ai suivi les cours de l’Ecole bleue avec Solange pendant cinq ans. Après mon diplôme, j’ai travaillé dans une agence qui s’appelle Fèvre et Gaucher puis je suis partie à New-York. En rentrant de New-York, je me suis mise à moitié à mon compte et à moitié en free-lance. Trois jours par semaine, je travaillais en agence et les trois autres jours, j'étais sur des chantiers. Et enfin, je me suis associée avec Solange en 2013.

Solange : De mon côté, c’était un peu plus sinueux. J’ai commencé à travailler assez jeune dans la communication et les relations presse dans le domaine de la bande dessinée pendant 8 ans. Après cette expérience, j’ai décidé de faire ce qui m’intéressait depuis longtemps. Je me suis reconvertie professionnellement et je suis arrivée à l’Ecole Bleue où j’ai rencontré Marina. Nous avons bien accroché car nous avions des sensibilités similaires. Après l’école, j’ai travaillé en agence pour Christian Biecher et j’ai fait beaucoup d’architecture commerciale pour des grandes marques. Ensuite, j’ai eu mon petit garçon et me suis arrêtée de travailler. Puis, je me suis dit que c’était le moment de me mettre à mon compte. Nous avons pris un local car nous voulions un espace pour se retrouver et échanger. On souhaitait créer notre cocon, notre lieu de travail et de réflexion et nous nous sommes retrouvées rue Chapon. C’est comme ça que nous avons rencontré Fatiha puisque sa galerie se situe en face de notre atelier.

 
On voulait créer une vraie expérience sensorielle.

Quelles sont vos sources d’inspiration ? Est-ce que vous vous inspirez du travail d’autres designers, d’autres artistes ?
Solange : Nous ne faisons pas de recherches d’inspiration. Après, notre métier fait que nous sommes baignées au quotidien dans un milieu artistique.
Marina : Que ça soit dans l’art contemporain, la musique, le théâtre. Peu importe en fait.
Solange : Et aussi les chantiers en architecture d’intérieur. On va aborder des matériaux parfois bruts mais qui peuvent être détournés. Pour nous, la matière est souvent une grande source d’inspiration.
Marina : Finalement, le design, c’est la frontière entre la technicité et la sensibilité d’un objet. Il y a une phrase que nous aimons beaucoup et qui est «la forme c’est le fond qui remonte à la surface ». La fonction d’une chaise est de s’assoir. Le travail des frères Campana, par exemple, est à la limite de l’art. Du coup, la fonction passe au second plan. La limite entre design et art est vraiment poreuse. Nous, nous sommes d’un côté de la balance.
Solange : Pour nous, un objet réussi est à la fois fonctionnel et sensible. La fonction est une évidence.
Marina: Pour cette exposition, l'idée était vraiment de rendre le design utile même en galerie. Ce qui nous intéressait dans ce projet c’était vraiment de réfléchir à la limite entre art contemporain et design. C’est un concept qui est déclinable avec d’autres musées et d’autres galeries.
Solange : Cette exposition, c’est le début d’une nouvelle façon de travailler le design sans perdre de vue notre identité.

 
Finalement, le design, c’est la frontière entre la technicité et la sensibilité d’un objet. 

Comment est né le projet Fonctioncontemplation, exposition, mêlant design et art contemporain, présentée à la galerie Fatiha Selam ?
Marina : Un jour, nous avons perdu nos clés et nous nous sommes demandées qui était la galeriste de la rue qui avait l’air la plus sympa. C’était Fatiha.
Solange : C’est grâce à cette rencontre que nous sommes arrivées à concevoir l’exposition. Nous avons beaucoup échangé sur nos disciplines, le fait d’être des jeunes femmes entrepreneuses avec beaucoup d’envies et les difficultés que cela entraîne. Très vite, nous avons eu des affinités artistiques. Fatiha aime à la fois le design et l’art contemporain. Elle a également monté une exposition l’an dernier avec des designers.
Marina : Elle voulait renouveler l’expérience mais ne savait pas trop comment s’y prendre.
Solange : Elle avait envie que l’on travaille ensemble. Nous étions motivées et du coup, nous avons beaucoup échangé pour réfléchir au projet.
Marina : Ça a pris à peu près un an pour trouver la bonne formule et créer un réel lien entre le design et l’art contemporain. Nous voulions que ce projet nous nourrisse mais aussi que l’art contemporain nous apporte quelque chose et que nous puissions apporter éventuellement quelque chose à l’art contemporain. L’idée, c’était vraiment de trouver un lien simple mais efficace.
Solange : Lorsque Fatiha nous a proposé d’exposer notre travail, nous étions à la fois flattées et décontenancées. L’art contemporain nous intéresse mais ce n’est pas forcément notre domaine. Nous on travaille vraiment le design.
Marina : Nous sommes plus dans l’art appliqué que dans l’art.
Solange : Du coup, nous avons reçu cette invitation avec beaucoup d’enthousiasme mais nous ne voulions pas pour autant proposer une exposition en galerie qui soit différente de la vision de notre métier. Nous faisons, comme le dit Marina, de l’art appliqué avant tout. Comme en découle le nom de l’exposition, pour nous, l’essentiel c’est la fonction de l’objet.
Marina : Quel est l’objectif d’une galerie d’art contemporain ? C’est de contempler les œuvres d’art d’où le nom de l’exposition Fonctioncontemplation. Nous avons vraiment essayé de faire des assises qui permettent une bonne vision des œuvres. C’est notre vision de la contemplation.
Solange : Créer des conditions optimales pour se mettre en retrait de l’agitation, avoir un rapport très immédiat avec ces œuvres et peut être même bousculer un peu l’accrochage classique où le spectateur est très en retrait des choses. Ici, les visiteurs peuvent s’emparer des objets. Nous voulions créer une vraie expérience sensorielle.

 

Vous avez imaginé des assises en fonction de plusieurs œuvres d’artistes représentés par la galeriste Fatiha Selam. Pourriez-vous me décrire vos choix ?
Marina: Nous avons d'abord choisi les œuvres qui nous touchaient avant de dessiner les assises. Je trouve que c’est un peu compliqué de dessiner quelque chose qu’on aime pas.
Solange : Le design se fait aussi dans la contrainte et la recherche d’une solution. Ces œuvres avaient toutes une sensibilité différente qui pour le coup était une source d'inspiration incroyable. Ce sont des artistes avec qui Fatiha travaille régulièrement. Nous avons vu ces œuvres dans la galerie à l’occasion de leurs accrochages personnels. Plus récemment, elle nous a présenté le travail de Vladimir Skoda.
Marina : Pour le travail méditatif de Jörg qui nécessite beaucoup de rigueur et de calme, l’idée du cocon est venue assez spontanément. Le spectateur est enfermé comme feutré dans un espace assis. La position assise était un peu induite d’elle même.
Solange : Notre travail porte plus sur des postures au sens large. Nous voulions vraiment guider le regard des spectateurs. Après en fonction de nos pièces, il y a des postures plus ou moins assises et plus ou moins stables.
Marina : Nous avons vraiment essayé que les œuvres sélectionnées fassent une belle unité dans l’exposition. Nous les avons choisi aussi car nous aimons beaucoup ces artistes. Toutes les œuvres présentées ici utilisent des matières fortes. Il n’y a pas de couleur. C’est vraiment une histoire de sensation. Pour Vladimir Skoda, nous sommes dans une lumière noire, avec Daniel Pontoreau, nous sommes sur la terre, Stephen Schultz est plus dans la vibration et enfin avec Jörg Gessner, c’est une histoire de papier. Nous avons vraiment essayé de rester dans quelque chose de très simple.
Solange: Nous nous sommes aussi aperçues quand Fatiha a participé à ArtParis que sa sensibilité était également tournée vers la matière dans le choix de ses artistes. C’est vrai que dans le design la matière est essentielle. Comme le disait Marina, nous avons choisi des matériaux par rapport à leur fonction et du coup, une cohérence s’est dégagée assez naturellement.
Marina : Nous avons choisi de donner des noms à nos pièces en dernier. Tout simplement car on ne part pas forcément d’un mot pour faire une assise mais de contraintes et autres. Pour la chaise située devant l’oeuvre de Vladimir Skoda, c’est en parlant avec M. Lardet, le fondateur des D’Days, que nous avons appelé notre chaise « la voyeuse ». Elle lui faisait penser à une chaise utilisée au XVIIIe siècle et sur laquelle les hommes venaient s’appuyer pour regarder les jeux de cartes.
Solange : Nous avons trouvé que c’était une très bonne idée. Ce nom s’est aussi imposé naturellement car la réaction des gens par rapport à l’assemblage de ce cuir et de ce laçage était assez évocatrice d’une sensualité. Du coup, ce nom est devenu une évidence. Nous aimons bien nommer les choses car ça leur donne une personnalité. Nous avons appelé le cocon Meisō qui signifie méditation en japonais. La sonorité est très pure et très neutre, ce qui lui permet d’être un clin d’oeil au travail de Jörg qui travaille le papier japonais dans la pure tradition. Pour l’installation de Daniel Pontoreau, nous avons appelé nos assises topographie car nous nous sommes inspirées des cartes topographiques et de leurs graphismes.



 

 

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Quel est votre dernier coup de cœur artistique?
Solange: J’aime beaucoup l’artiste Carine Leroy-Braham. C’est une ancienne architecte qui travaille beaucoup la photographie et les volumes.
Marina : Je ne connaissais pas du tout le travail de Jörg Gessner avant de le rencontrer chez Fatiha Selam. La notion de papier, de cadrage et de luminosité est exceptionnelle. C’est une très belle découverte.
Solange : C’est vrai que la notion de lumière est primordiale en architecture. C’est quelque chose qui nous touche.

Un mot pour décrire votre exposition ?
Marina : Enthousiasme car c’est vraiment le leitmotiv de notre atelier. Mais tout est dit dans le titre Fonctioncontemplation.
Solange : L’enthousiasme, c’est vraiment ce qui porte ce projet. Ça pourrait être rencontre aussi. Rencontre avec la galeriste, avec les artistes, rencontre avec les artisans avec qui nous avons longuement travaillé et dans l’urgence parfois comme la sellerie Selaneuf etc.

Si vous deviez choisir une assise...
Solange et Marina: C’est comme choisir entre ses enfants... C’est impossible ! (Rires)

 

 


L'exposition FONCTIONCONTEMPLATION est visible jusqu'au 11 juillet à la galerie Fatiha Selam, 58 rue Chapon 75003, Paris

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Claire

 
 

Pour Claire,

L’art est un vecteur de lien social.

 

Sa vision de l’art :

« L’art sauvera le monde » (Fiodor Dostoïevski)