Notre rencontre avec Truc-Anh

Pour sa deuxième exposition personnelle à la galerie Sator, TRUC-ANH dévoile 150 portraits aux techniques variées. Tout de noir vêtue, la galerie est transformée, à l’image de son travail, en univers obsessionnel et envoûtant. Grâce à cette mise en scène étourdissante, cet artiste franco vietnamien réussi à nous envelopper dans son esprit.

TRUC-ANH, pourriez-vous me raconter quel est votre parcours et comment êtes-vous devenu artiste ?

Je suis né en 1983 à Paris et j’ai grandi en région parisienne. J’ai commencé à dessiner vers l’âge de 10 ans et puis un jour je me souviens avoir écrit « Je serai artiste ». Je crée depuis environ 20 ans maintenant. J’ai suivi beaucoup de cours du soir, dans des académies comme les Beaux-arts de Paris et puis après j’ai fait l’école Boulle. Ensuite, je suis parti en Belgique pour étudier la peinture à la Cambre, l’école nationale supérieure des arts visuels. J’ai passé mon Bachelor, mon master et mon agrégation. J’ai aussi enseigné dans cette école. Ensuite, j’ai étudié en Suisse à L’Ecal, École cantonale d’art de Lausanne où j’ai obtenu un post-diplôme en arts visuels. Ce qui est intéressant dans cette école c’est que les professeurs sont aussi des artistes actifs. Je pense que l’on doit se servir de l’école comme d’un outil. La peinture est centrale dans ma pratique et même dans l’histoire de l’art, dans l’histoire de la représentation en général même avant que l’on appelle ça de l’art. Au Vietnam où j’habite, il n’y a pas d’école d’art qui enseigne l’art contemporain. Au Vietnam, la création et le monde des idées sont des choses très fragiles.

Depuis trois quatre ans, je vis au Vietnam. J’ai un atelier et je continue à travailler avec plusieurs galeries : la galerie SATOR à Paris avec qui je travaille depuis environ trois ans, la galerie Albus Lux ou encore la galerie Quynh au Vietnam. La scène artistique vietnamienne n’a rien à voir avec celle d’ici. C’est une scène naissante et émergente. La galerie Quynh est super car elle me permet de travailler avec des grands formats. Elle fait environ 250m2. En tant que jeune artiste, cet espace donne des possibilités incroyables. Je cherche encore à déménager. Je trouve que le voyage est au cœur de la création. Lorsque l’on va chercher une idée, on va chercher au fond des choses. C’est pour ça aussi que dans mon exposition il y a plein de façons de faire différentes. J’essaye de me défier et de bouleverser l’œil du spectateur. J’ai grandi avec une double culture. À la question « est-ce que je suis plus l’un ou plus l’autre ? » je répondrai que je ne me sens ni l’un ni l’autre. J’ai l’impression que mon pays c’est l’imaginaire. Quand je vois les œuvres d’une personne morte ou vivante, j’ai l’impression de pouvoir communiquer avec elle indépendamment du contact physique. À partir du moment où ma terre c’est la création les possibilités sont infinies.

Vue de l'exposition "Ink Kingdom", Courtesy Galerie Sator

 
Pour moi, l’encre est un médium sans repentir.

Quelles sont vos sources d’inspiration, vos préoccupations artistiques ?
J’ai grandi plutôt seul dans une maison très sombre. Mes souvenirs ressemblent un peu à cette maison. Petit, j’avais peur des fantômes. J’ai commencé à représenter des fantômes et des monstres sur des grands papiers ou à même le mur sur le plafond ou même sur mes tables de classe, mes mains, mon visage, mon crâne. Mon premier rapport à la figuration, c’est donner à croire, se questionner sur la croyance des choses, le rapport entre la représentation et la croyance d’une chose. Cela peut être aussi lié à la religion mais pour moi c’était plutôt en la croyance des fantômes. J’ai développé cette idée à travers les années. Aujourd’hui, je présente une galerie d’environ 150 portraits comme des apparitions et j’essaye d’étendre cette idée à autre chose que les fantômes. Même lorsque je peins une actrice ou un personnage de film, il y a toujours ce questionnement. C’est comme un fondement. La relation entre la chose que l’on représente et la croyance que l’on en a. Pour moi, nous vivons dans un monde saturé d’images, mais ce n’est pas forcément ce qui m’inspire le plus. Je suis un boulimique d’images, de sensations visuelles et d’expérimentations. J’ai ce mouvement de mots, de sensations et d’envies continue dans ma tête. J’ai essayé de rendre compte de cette sorte de simultanéité des évènements. Tout ce qui se passe autour de nous se passe en même temps. C’est ce que j’ai essayé d’éprouver dans cette exposition.

Y a-t-il un artiste ou un courant pictural auquel vous vous identifiez ?
Non. Je pense que les courants sont des écoles. Aujourd’hui, il n’y a plus vraiment d’école, il y a des artistes intéressants mais qui ne sont pas forcément des peintres. Je peux être intéressé autant par un clip, qu’une série sur les zombies ou par la mythologie grecque ou égyptienne. Les images qui m’intéressent ne sont là que pour révéler quelque chose qui est en moi. Pour moi, tout n’est pas une source d’inspiration car dire tout c’est presque comme dire rien. Aujourd’hui, la technologie permet de tout faire. Mais c’est parce que l’on fait des choix que ce que l’on choisit de faire prend du sens. Dans mon exposition, il y a 130 portraits. Ils ont été choisis soit pour l’histoire du personnage soit pour leur narration ou soit encore pour leurs propriétés plastiques. La lecture d’une œuvre va changer en fonction de son positionnement. Certains portraits ont été réalisés en 2011 mais pas la majorité. Il y a une petite dizaine de pièces plus anciennes et les 120 autres ont été réalisées ces 8 derniers mois au moment où mon grand-père est décédé. Je ne dessinais plus depuis très longtemps, j’étais plutôt dans la peinture et des formats beaucoup plus grands. Je suis allé à l’hôpital le voir avec un carnet à dessins pour retenir quelque chose de lui. J’étais dans une forme d’urgence et c’est à ce moment-là que j’ai recommencé à dessiner.

 
Mon premier rapport à la figuration, c’est donner à croire, se questionner sur la croyance des choses, le rapport entre la représentation et la croyance d’une chose.

Vue de l'exposition "Ink Kingdom", Courtesy Galerie Sator
 

Comment est né le projet INK KINGDOM, exposition présentée à la galerie Sator ?
Ink Kingdom est ma deuxième exposition solo à la galerie Sator. Il y a deux ans, ma première exposition intitulée Friends parlait de mes amis fantomatiques. Ici, c’est un accrochage assez dense qui entoure le spectateur. Un fond noir avec un ensemble d’environ 150 portraits. J’ai utilisé de nombreuses techniques différentes. Néanmoins, ce sont toujours des techniques de dessins, des approches et des sensations visuelles différentes. Il y a une sensation d’un mouvement intérieur qui nous entoure. En pénétrant dans la galerie, je voulais que le spectateur soit enveloppé dans mon esprit.

Vous avez choisi le dessin et la peinture pour représenter vos portraits et plus précisément ici l’encre de chine. Pourriez-vous me décrire votre rapport à ces techniques ? En quoi, ont-elles un impact sur votre travail ?
Pour représenter certains de mes portraits, j’ai utilisé l’encre de chine d’où le titre Ink Kingdom. Mais je ne l’ai pas appliqué à toutes mes œuvres puisque d’autres sont au graphite, d’autres au crayon blanc ou encore à l’Ecoline violette. Pour moi, l'encre est un médium sans repentir. On ne peut pas revenir en arrière. Du début à la fin du processus, il faut être exactement dans un état soit d’inconscient soit de pleine conscience. La deuxième chose c’est le côté protéiforme de l’encre qui peut être à la fois extrêmement simple et extrêmement riche. Il y a quelque chose d’initiale. L’encre noire, c’est le début. Quelques taches d’encre qui forme un visage, des structures, des corps ou bien des muscles...

Enfant, vous étiez tellement terrifié par les fantômes et les esprits que vous avez tapissé votre chambre de représentations de monstres. Pour cette exposition, vous avez repeint certains murs de la galerie à la peinture noire et y avez accroché vos œuvres. Est-ce pour vous comme une expérience cathartique ?
Des fantômes, des monstres, des êtres etc. Je pense que lorsque nous allons voir un film gore, il y a toujours quelque chose de paradoxale d’aller voir un film qu’on ne peut pas regarder tellement c’est répugnant. C’est quoi cette relation étrange qu’à l’humain avec ces choses à la fois fascinantes et attractives en même temps ? C’est un paradoxe. Mon appétit de la représentation vient aussi du fait que la peur naît du noir et ajustement du manque d’images. Jusqu’ici, je n’ai pas rencontré de fantômes donc ça veut dire que ce qui me faisait peur c’était l’apparition de ces fantômes donc l’image que je n’avais pas vu.

Au début pour moi, créer c’est combler. Après ce qui m’a fortement marqué, c’est toutes les discussions avec ma mère médecin autour de la guérison : se guérir soi même, guérir les autres. Je pense que naturellement ça a marqué ma manière de pratiquer. Je ne crée pas forcément pour des raison précises mais en partie pour relâcher et libérer des énergies. C’est un appel à une sorte de liberté. Je ne sais pas si je l’ai fait pour guérir mais aujourd’hui je vais mieux qu’avant.

 
En pénétrant dans la galerie, je voulais que le spectateur soit enveloppé dans mon esprit.

Vue de l'exposition "Ink Kingdom", Courtesy Galerie Sator

Après des études en Belgique, vous travaillez actuellement entre Paris et le Vietnam. Comment appréhendez-vous votre production lorsque vous êtes en France ou au Vietnam ? Est-ce que cette distance géographique entre l’Asie et l’Europe joue un rôle dans votre réflexion artistique ?
Bizarrement peu. Ma peinture a changé parce que moi même j’ai changé. Ce qui est propre à tout le monde. Je grandis et donc je passe par des étapes différentes qui sont forcément indirectement liés à l’endroit où je vis mais pas principalement. Dans cette exposition, il y a des questionnements qui sont liés à mon éducation vietnamienne. Le doute, la remise en cause de tout, la noirceur, la laideur ou encore la monstruosité sont des choses que l’on évite dans cette culture. Mon père me disait toujours que rien n’est permanent et cela se vérifie dans mon travail. Il n’y a pas de règle qui vient diriger l’ensemble. Il n’y a que le mouvement comme position stable et idéologique.

 



 

 

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Quel est votre dernier coup de cœur artistique ?
J’ai eu un choc artistique avec une sculpture de Ousmane Sow . C’était il y a une dizaine d’années sur le pont des arts. Cet artiste africain avait représenté des sculptures géantes de Massaï avec des yeux complètement révulsés. J’ai eu un malaise face à ces œuvres. Je me souviens aussi d’une expérience assez forte au festival d’Avignon avec le caresseur public. Il était habillé en noir et portait un masque blanc. Il ressemblait un petit peu aux sans-visage dans le voyage de Chihiro. Il était assez grand et ne bougeait pas. On le voyait ou on ne le voyait pas. C’était comme une sorte d’ombre géante. On avait vraiment l’impression de voir un personnage imaginaire au milieu de la foule. De temps en temps, il marchait. À un moment, il s’est approché de moi puis m’a pris la main pour m’enlacer. Les gens ressortaient de ces accolades intenses parfois en larmes. C’était comme être enlacé non pas par un inconnu mais par l’inconnu.

Pourriez-vous me citer une ou des œuvres dont vous aimeriez être l’auteur ?
L’oeuvre Square Depression de Bruce Nauman présentée à la Documenta 12. C’est un énorme bloc blanc formé par quatre triangles qui se rejoignent et qui sont légèrement affaissés vers le centre. C’est une vision de la dépression qui est aux antipodes de l’approche romantique qui est gémissante et criante. C’est un simple carré sur lequel on marche mais petit à petit on s’enfonce vers le centre. C’est une pente très douce, très légère. Mais vraiment l’œuvre dont j’aimerais être l’auteur, c’est l’œuvre que je ferai demain.

Pour finir, auriez-vous un conseil à donner aux artistes qui débutent ?
Ils ne devraient pas avoir besoin du conseil de quelqu’un d’autre. Je pense que l’on vit dans un monde où nous avons toutes les clés en main pour devenir artiste. Si vous ne devenez pas artiste c’est qu’il y a un problème qui se passe en vous. On peut devenir artiste sans être un raté mais il y a une vérité qui doit naître en soi-même et qui n’est pas liée à une autre personne. Tous les conseils que l’on peut recevoir sont comme des outils mais pas des finalités. Pour moi c’est vraiment important de se demander ce que l’on veut. Cela demande des années à comprendre ce que l’on veut vraiment. Il y a énormément de choses qu’on croit vouloir mais qui sont en fait le fruit de quelque chose qui nous dépasse : la mode, les tendances par exemple. Aujourd’hui, il y a dix fois plus d’artistes qu’il y a vingt ans mais dix fois moins d’idées. Je trouve qu’il y a beaucoup d’œuvres et de façons de faire qui se ressemblent. Il y a des concepts qui sont utilisés comme des prêts à penser. L’œuvre doit avoir l’air d’être de l’art contemporain en claquant des doigts. Il ne faut pas avoir peur de prendre le temps de réfléchir.


 


L'exposition Ink Kingdom est visible jusqu'au 4 juillet à la galerie Sator, 8 passage des Gravilliers, 75003, Paris

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Claire

 
 

Pour Claire,

L’art est un vecteur de lien social.

 

Sa vision de l’art :

« L’art sauvera le monde » (Fiodor Dostoïevski)