Notre rencontre avec Ghyslain Bertholon

A l’occasion de son exposition, Revenge! (You’re innocent when you dream), jusqu'au 20 avril à la School Gallery, Mathilde a rencontré Ghyslain Bertholon, un artiste mix-média qui imagine ses expositions comme des installations dans lesquelles les œuvres dialoguent et se répondent.

Peux-tu nous dire un mot de ton parcours et de ce qui t’a amené à l’utilisation d’une pluralité de média?
Au début de mes études aux Beaux-Arts, j’ai tout essayé : gravure, lithographie, sculpture, peinture, dessin,… Je courais avec gourmandise d’un atelier à l’autre. Ensuite, pendant un an, je n’ai fait que peindre le même arbre suivant différents points de vue, puis me suis consacré à la prise de vue en noir et blanc et ai passé beaucoup de temps au laboratoire photo. Aujourd’hui je ne peins plus et je ne fais pratiquement plus de photo, mais j’ai gardé cet intérêt pour la diversité des champs à explorer.

Quand il s’agit de création, je suis un peu boulimique et hyperactif. La possibilité offerte par l’Ecole des Beaux-Arts d’expérimenter tout azimut m’a énormément plu. J’ai gardé ce tempérament touche-à-tout. Je m’exprime donc à travers différents média. Je ne me sens pas plus sculpteur que dessinateur. Je fais de l’installation et utilise pour m’exprimer des média de mon époque, comme les résines par exemple, que je peux mixer avec de la taxidermie ou des pièces en bronze, un matériau que j’affectionne et que j’ai utilisé dès ma première expo perso il y a dix ans. Je l’utilise notamment pour mes vanités qui renvoient au memento mori, en opposition au caractère durable du métal. J’adapte mes matériaux et le médium choisi en fonction du discours que je veux faire passer dans mes œuvres.

 
Je conçois mes expositions comme des installations globales.
Land(e)scape I / résine, plastique et plexiglass / dim. 50X25X25cm /G.Bertholon 2013

Land(e)scape I / résine, plastique et plexiglass / dim. 50X25X25cm /G.Bertholon 2013

Comment as-tu imaginé l’exposition "Revenge!" présentée à la School Gallery du 9 mars au 20 avril 2016?
Je conçois mes expositions comme des installations globales où les œuvres se répondent. Je vois les choses en volume, souvent de façon sérielle et construis toujours l’exposition en fonction de l’espace. Je m’intéresse au lieu, essaie de le ressentir au mieux et y construis petit à petit mon exposition. Pour Revenge!, l’idée est d’inviter le spectateur à plonger dans un univers où chaque pièce tente de prendre sa revanche dans l’autre. Toutes les œuvres dialoguent sans que cela soit explicite. Des indications sont données dans les titres des œuvres et aident à construire un cheminement, un parcours dans l’exposition.

Je me définis avant tout comme un producteur de sens. J’essaie de penser des formes qui font sens, tout en attirant le regard pour faire naître l’émotion, aiguiser la curiosité et permettre la réflexion. Il faut que l’œuvre ait un impact visuel fort, à partir du moment où le regard est capté une porte s’ouvre. Le spectateur peut alors initier un questionnement, chercher à lire, s’il le souhaite, les différentes strates de mon travail.

Je suis très attaché à la qualité du rendu formel qui constitue l’ultime étape de mon processus de création. L’œuvre doit concentrer l’ensemble de la démarche.

Je suis totalement d’accord avec Duchamp qui disait que « c’est le regardeur qui fait l’œuvre », et compte sur la curiosité dudit regardeur pour entrer dans les œuvres. Ce qui m’excite dans la création contemporaine en général, c’est cette possibilité de lire les œuvres à plusieurs niveaux en fonction de son âge, de son parcours ou simplement de l’humeur du jour ! Un peu comme dans les films de Kubrick que l’on peut voir avec plaisir plusieurs fois, en entrant toujours plus dans la compréhension.

The quick brown fox jumps over the lazy dog (detail) / Installation / Technique mixte, dim. variable / G.Bertholon 2016

The quick brown fox jumps over the lazy dog (detail) / Installation / Technique mixte, dim. variable / G.Bertholon 2016

Pour Revenge! l’idée est d’inviter le spectateur à plonger dans un univers où chaque pièce tente de prendre sa revanche dans l’autre.

Peux-tu nous aider à déchiffrer certains des liens qui se trouvent dans l’une des œuvres exposées chez Olivier Castaing pour nous encourager à faire de même lors notre visite?
Avec plaisir ! On peut s’intéresser à l’installation The quick brown fox jumps over the lazy dog. Au départ il y a ce pangramme, c’est-à-dire une phrase qui reprend toutes les lettres de l’alphabet. Celui-ci a une histoire puisqu’il était utilisé pour tester les touches de tous les claviers des machines à écrire dans le monde anglo-saxon. Cette phrase assez mystérieuse est l’une des clefs de l’exposition.

Cette installation, met en scène la machine à écrire délivrant son pangramme, un Troché de face renard, une arme et ses munitions, un chien en fonte et un ours en cire. A l’intérieur de l’installation, chaque pièce doit pouvoir vivre à la fois seule et en résonance avec les autres. A un autre niveau, les éléments de cette installation dialoguent avec les autres pièces de l’exposition.

Les munitions de mon fall bash* sont de vraies balles, style balles de jonglage, mais en peau de buffle que j’ai rempli de ouate et cousu avec des liens en cuir. La technique est quasiment la même que pour la taxidermie du Troché de face accroché plus haut ou celle du Zèbre à l’entrée de l’expo. J’ai en outre sculpté un petit ours en cire de moulage, cire qui me sert habituellement en fonderie pour réaliser mes bronzes en cire perdue. Cet ours blanc accroché au chien sera donc amené à fondre doucement et à disparaître si la température ambiante grimpe trop haut. J’aborde ici un point important et récurent dans mon travail depuis plusieurs années, notre rapport à la nature et à l’écologie.

Il est ensuite possible de connecter cette petite sculpture du chien et de l’ours avec l’installation You’re innocent when you dream que j’ai sculpté en détournant les matériaux qui me servent habituellement à réaliser mes moules de fonderie (résines élastomère et acrylique).

*Le titre de l’œuvre Fall Bash est une contrepétrie du nom Flash Ball qui prend ici un tout autre sens : falling=tomber ; bashing = frapper violemment.

 
La plupart de mes pièces sont ancrées dans une géopolitique, elles sont politiques au sens gestion de la cité de l’homme par l’homme.
Troché de face, Lapin / taxidermie et bois laqué / G.Bertholon 2014 - Série des Trochés de face débutée en 2003

Troché de face, Lapin / taxidermie et bois laqué / G.Bertholon 2014 - Série des Trochés de face débutée en 2003

Dans cette installation on retrouve d’ailleurs un de tes fameux Troché de face. Peux-tu revenir sur la genèse de cette série d’œuvres ?
La série des Trochés de face* est née d’une histoire que j’ai vécue enfant. À l’âge de 7 ou 8 ans j’ai assisté à un massacre d’animaux pendant une journée de chasse où j’ai vu un canard blanc se faire tuer sur un étang communal. J’étais très jeune et avais totalement oublié cette aventure. Je m’en suis souvenu lorsque j’ai entendu, des années plus tard, une journaliste radio faire un sujet sur un département dans lequel le préfet avait interdit les chiens et rendu obligatoire les gilets jaunes fluorescents pour les chasseurs. J’avais cette image, extrêmement poétique à mes yeux, de chasseurs fluorescents se promenant sans chien en pleine nature. Cette anecdote a permis la résurgence de ce souvenir enfoui. J’ai dessiné mon premier Troché de face sur mon carnet en 2003. C’était un canard blanc qui se scratchait dans un écusson jaune fluo. J’ai ensuite réalisé cette sculpture que j’ai présentée lors de ma première exposition personnelle en juin 2005.

Pour cette pièce tu t’es donc inspiré d’une histoire personnelle et d’un fait d’actualité. Est-ce que tu t’inspires également du travail d’autres artistes ?
Je vais voir beaucoup d’expositions d’amis artistes mais ce n’est pas ma matière première. Mon inspiration est beaucoup plus à chercher dans le cinéma, le spectacle vivant, la lecture, les voyages. Je lis aussi beaucoup la presse en m’intéressant particulièrement aux sujets géopolitiques. La plupart de mes pièces sont ancrées dans une géopolitique, elles sont politiques au sens gestion de la cité de l’homme par l’homme. Selon moi il n’est pas possible d’être artiste dans une bulle, coupé de tout. Je suis dans la vie, je suis un ami, un fils, un frère, un amant, un père, je suis un artiste citoyen et ma situation d’artiste m’autorise à prendre du temps pour la réflexion. Elle me permet de prendre du recul, de me poser pour réfléchir tandis que s’agite le monde autour de nous.

You’re innocent when you dream / Installation / Technique mixte, dim. variable / G.Bertholon 2016

You’re innocent when you dream / Installation / Technique mixte, dim. variable / G.Bertholon 2016

D’où vient le sous-titre de l’exposition : You’re innocent when you dream?
Ce nom est tiré d’une sublime chanson de Tom Waits ! Il est lié au titre d’une des installations que j’ai réalisée pour l’exposition. Pour ces sculptures, je me suis inspiré des formes que l’on utilise en taxidermie.

Il y a un coté très plastique, très épuré dans la forme et la composition : le prédateur et la proie ne sont pas identifiables. Ils côtoient l’humain dans un équilibre précaire.

Le prédateur, souverain, est allongé de tout son long mais la proie, quoique délicatement posée sur ses fines pattes, l’enjambe et le domine. On peut ressentir le calme juste avant la tempête. Ici et là perlent de minuscules gouttes figées dans leur mouvement, menaçant de tomber, d’exploser en touchant le sol. Menaçant de rompre ce fragile équilibre.

Le sous-titre de l’exposition et le titre de l’œuvre correspondent à cette idée de capter le moment signifiant et transitoire. Je reprendrai et détournerai bientôt ce titre pour une autre exposition qui s’appellera « you’re innocent when you dream (le retour de la revanche) » au sein de laquelle les œuvres et les formes dialogueront entre-elles de manière différente. L’idée étant d’inscrire chaque exposition dans le continuum des précédentes.

 

Les trois choses que vous ne savez pas encore...

 

En parlant de prochaine exposition, peux-tu nous parler de tes futurs projets ?

Je participe à une exposition collective intitulée « SAFARIS » du 30 mars au 4 septembre 2016 au Musée de la Chasse et de la Nature. Puis j’aurai le plaisir d’investir les 600m2 du Château Musée de Tournon sur Rhône avec une exposition personnelle intitulée « You're innocent when you dream (le retour de la revanche) » du 10 juin au 12 octobre 2016. J’exposerai aussi mes œuvres au Château des Adhémars du 24 juin au 31 décembre 2016 dans l’exposition collective intitulée « Légeretés ». Mes œuvres feront également partie du lot mis en vente lors des enchères organisée chez Artcurial le 14 avril 2016 au profit de La Source à Annonay, l’association dont le peintre Gérard Garouste est Président.

Quelle est ton institution culturelle favorite à Paris?
Le Musée de la Chasse et de la Nature, sans hésiter ! C’est un musée que j’adore. Je partais avec un apriori terrible du au nom du musée, la chasse n’étant pas forcément ma tasse de thé, vous l’aurez compris ! Nombre de mes proches m’ont incité à y aller et j’ai découvert un lieu original et atypique que je conseille sans réserve, et que je conseillai bien avant d’y exposer ! (rire). Claude d’Anthenaise et Raphaël Abrille ont véritablement mis en place une politique d’ouverture à l’art contemporain favorisant un accrochage d’œuvres qui dialoguent très subtilement avec leur collection.

Quels sont tes conseil à un artiste qui débute ?
Quand je participe à des workshop auprès d’étudiants, je leur conseille de prendre le temps d’une réflexion approfondie avant d’ajouter des images aux images et/ou des volumes aux volumes. L’idée étant de produire des œuvres qui font sens. Tout ce que l’on donne à voir doit faire sens. Les œuvres contemporaines doivent pouvoir se lire à plusieurs niveaux. Chaque personne, si elle prend la peine de creuser, est susceptible de mettre à jour les strates et trouver le cheminement qui a conduit aux différents sens de l’œuvre. La première émotion ressentie devant l’œuvre étant la porte d’entrée qui permet d’accéder au sens .

Je conseille aussi de chercher, de tester, de tenter et… de se tromper !. Ce n’est jamais grave de se tromper, au contraire. Il faut faire, tout simplement. Je pense profondément que l’on est ce que l’on fait.

Etre artiste, c’est douter et accepter d’avancer en tâtonnant, c’est sortir ses tripes et accepter de les étaler devant le regard incrédule ses contemporains.

Nota bene : Aucun animal présenté ici n’a été tué pour les besoins de l’exposition ou la réalisation des œuvres. Les peaux utilisées sont récupérées dans les filières réglementées.

 

 

L'exposition de Ghyslain Bertholon, Revenge! (You’re innocent when you dream), est visible jusqu'au 20 avril à la School Gallery, au 322 rue Saint-Martin, Paris 3ème.

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Mathilde