Notre rencontre avec Katrin Koskaru

Artiste estonienne vivant à Londres, Katrin Koskaru vient de passer un an en résidence à Paris. Elle expose ses dernières abstractions "War Poem" à la galerie Pascaline Mulliez jusqu'au 2 avril.
Lucien, reporter pour les Jeudis Arty l’a rencontrée.

 

Tu as étudié à l’académie des arts d’Estonie et au Royal College de Londres, et avant cela le design textile. Comment as-tu décidé que tu voulais devenir artiste ?
Je pense n’avoir jamais consciemment décidé de devenir une artiste. Je me suis seulement dirigée vers ce que j’aime faire et ce que j’aime savoir. Entre deux sessions de travail à l’atelier, il peut s’écouler des semaines, voire des mois; c’est à ce moment là qu’il m’arrive de réfléchir à ce que cela signifie d’être ou de ne pas être une artiste.

Tes occupations hors de l’atelier influencent beaucoup ton œuvre ?
Pour gagner ma vie et payer mon loyer, j’ai généralement un emploi journalier en parallèle de ma pratique artistique, mais les deux ne sont pas forcément liés. Mon travail est cependant beaucoup influencé par l’actualité, les évènements sociopolitiques, et ce sont des choses auxquelles je suis peut-être plus exposée lorsque je ne suis pas à l’atelier. L’année précédente a été vraiment hallucinante de ce point de vue. L’industrie militaire évolue très vite, et l’on peut palper l’excitation que provoquent le développement de nouvelles armes, la perspective de les tester sur des sites mais aussi lors d’opérations militaires réelles.

De temps en temps, je regarde cette vidéo d’archive où le physicien Robert Oppenheimer revient sur l’explosion de la première bombe atomique en 1945. Il cite cette phrase du Bhagavad-Gita, un texte hindouiste : « Maintenant je suis la Mort, le destructeur des mondes ». Je regarde beaucoup de vidéos, de textes et de photos postées en ligne par des personnes se trouvant dans des zones bombardées. J’essaie souvent de traduire ce qu’ils écrivent de l’arabe à l’anglais, et je relance une recherche sur Google pour voir la différence de résultats. C’est ce genre d’altérations, de déplacements qui constituent la base de mes œuvres, c’est à partir de là qu’elles peuvent glisser dans l’abstraction.

Mon travail est beaucoup influencé par l’actualité.
Untitled, 2016, Aquarelle sur polyester, 138 x 214 cm

Untitled, 2016, Aquarelle sur polyester, 138 x 214 cm

Comment intègres-tu ces éléments concrets dans une peinture non figurative ?
Je ne traite que les sujets pour lesquels j’éprouve de la fascination. La guerre me fascine, et c’est cet aspect que j’essaie de rendre dans mes tableaux. L’atmosphère que crée la violence, la peur, la mise à nu, les perturbations, le son, la lumière atomique, etc. Toutes ces choses ne sont pas toujours aisément reconnaissables, mais elles existent et j’aime travailler avec.

Force I, 2015, Feutre et stylo sur polyester, 50 x 30 cm

Force I, 2015, Feutre et stylo sur polyester, 50 x 30 cm

 
Je pense n’avoir jamais consciemment décidé de devenir une artiste. Je me suis seulement dirigée vers ce que j’aime faire et ce que j’aime savoir.

Cette esthétisation ne risque-t-elle pas de rendre la guerre séduisante, voire romantique ?
Je ne pense pas. Je conçois que la peinture exerce une séduction, mais sa physicalité ne se limite pas à ça, et cette présence est très puissante. La guerre n’est pas un sujet dangereux pour la peinture, et elle est sujette à des interprétations romantiques depuis qu’elle existe. Le livre « L’art de la guerre », qui traite de la stratégie militaire et plus généralement des réflexes guerriers, a été écrit au 5e siècle avant J.-C. Plus de 2000 ans plus tard, il est toujours pertinent et compréhensible. Je pense qu’il n’y a pas de développement dans la nature humaine en ce qui concerne la guerre, et il n’y a pas non plus de signes que la conscience du potentiel destructeur de la guerre nous mette à l’abri de la prochaine. Ma fascination pour la guerre est aussi constituée d’une perplexité quant à cette atmosphère étrange, cette tension permanente. La guerre n’est pas une chose abstraite. Pourtant, en de nombreux points, elle semble intangible, elle nous submerge. 

 

La guerre me fascine, et c’est cet aspect que j’essaie de rendre dans mes tableaux.
Landscape, 2015, Aquarelle et crayon sur papier, 41 x 31 cm

Landscape, 2015, Aquarelle et crayon sur papier, 41 x 31 cm

D’un point de vue technique, comment peins-tu ?
Pendant longtemps j’ai peint à l’huile sur des toiles de lin, c’était très classique. Et puis je me suis lassée et j’ai commencé à peindre à l’aquarelle sur des toiles en polyester. J’utilise aussi des feutres et des stylos billes, toujours sur du polyester. J’aime beaucoup cette matière parce qu’elle est imprévisible, je ne sais pas toujours comment elle réagira à la peinture. Elle a un aspect fragile et immaculé, mais en même temps elle est très solide et peut être aisément manipulée.

Mon approche de la peinture est assez destructive, je ne sais pas comment le formuler autrement. Lorsque je travaillais à l’huile, je recouvrais souvent mes tableaux de la veille le matin et recommençais à zéro. Ce n’était pas une méthode, j’échouais seulement chaque jour à atteindre un résultat qui me paraissait digne d’intérêt. Au bout d’un moment, je me suis rendue compte que cette superposition de couches pouvait être pertinente pour traiter de sujets comme la guerre. Avec l’aquarelle, on ne peut pas recouvrir les couches, il faut les effacer. Mais cela laisse toujours des marques, et c’est en répétant ces gestes que je construis mes tableaux, en espérant que les variations qui en émergent s’avèrent intéressantes.

 Comment travailles-tu au quotidien ?
Je suis actuellement en résidence avec la galerie Pascaline Mulliez, ce qui me permet d’habiter dans mon studio. J’y suis donc toute la journée, mais je passe aussi beaucoup de temps à faire des recherches, peut-être plus que je n’en consacre à vraiment « faire de l’art ».

Vuede l'exposition War Poem, galerie Pascaline Mulliez jusqu'au 2 avril  

Vuede l'exposition War Poem, galerie Pascaline Mulliez jusqu'au 2 avril

 

 
Mon approche de la peinture est assez destructive.

 

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Quels sont tes projets à venir ?
Trouver un nouvel endroit où m’établir. Un nouvel atelier, un nouvel appartement, un nouveau pays.

Le dernier artiste qui t’ait particulièrement marqué ?
Je découvre beaucoup d’art sur Internet, et l’une des œuvres qui m’a beaucoup touchée est Shooting Images de l’artiste Rabih Mroué. Il regardait des vidéos postées par des civils syriens qui se servaient des médias sociaux pour montrer les horreurs du régime. C’est comme ça qu’il a trouvé une séquence où le cameraman, qui utilisait probablement son téléphone, filme des snipers en train de tirer sur des civils, avant de devenir lui-même une cible. L’œuvre est basée sur cette vidéo.

J’aime aussi beaucoup le bâtiment de la Philharmonie de Paris par Jean Nouvel. Il tranche avec l’architecture quasi-statique des immeubles et des statues de la ville, il faut l’explorer pour se rendre compte comment tout circule dans cet espace.

 Un conseil à partager avec d’autres jeunes artistes ?
Je ne me sens pas trop légitime à donner des conseils, mais si je m’en donnais un à moi-même, ce serait une phrase d’un polar de Jo Nesbø. Lorsqu’il est à la recherche d’indices, le détective, Harry Cole, dit quelque chose comme ça : « Ne cherche pas quelque chose de spécifique. Contente-toi de chercher. Si tu cherches quelque chose, les autres choses ne te parleront pas. »

 

L'exposition de Katrin Koskary "War Poem" est visible jusqu'au 4 avril 2016 à la galerie Pascaline Mulliez au 42 rue de Montmorency dans le 3ème arrondissement.

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Lucien