Notre rencontre avec Nazanin Pouyandeh

Nazanin Pouyandeh, artiste peintre d’origine iranienne, expose à la galerie Sator jusqu’au 27 février 2016. Morgane, reporter pour les Jeudis Arty l’a rencontrée.

Peux-tu nous dire quelques mots sur ton parcours ?
Après avoir quitté l’Iran en 1999, je suis entrée aux Beaux-Arts de Paris en 2000. Pour intégrer l’école, j’ai présenté un dossier de collage composé de photographies découpées dans des magazines de mode. Ce travail, selon moi simple et primitif, mais surtout mon discours, ont convaincu le jury. Aux Beaux-Arts, il faut également trouver un atelier pour pouvoir travailler. Après en avoir visité plusieurs, j’ai pu intégrer celui du célèbre peintre hollandais Pat Andrea. J’aimais beaucoup la richesse culturelle et l’atmosphère de son atelier, très cosmopolite, qui réunissait des artistes albanais, grecs, espagnols, chinois…  Pat Andrea m’a proposé de transformer mes collages en tableaux. J’ai pris sa demande au pied de la lettre. Il s’agissait d’un véritable défi : je peignais alors comme une jeune fille ! Son exigence sur la technique de la peinture et son savoir-faire pédagogue m’ont permis d’acquérir une formation académique et traditionnelle de la peinture. Pat Andrea m’a donné des outils pour m’exprimer tout en me laissant le choix de mes sujets à un moment où la peinture était considérée comme un peu dépassée, ce qui n’est heureusement plus le cas aujourd’hui.

 

Copyright Abbas/Magnum

Copyright Abbas/Magnum

J’ai commencé à peindre mes collages issus de magazines. Plus tard, je me suis mise à peindre d’immenses portraits sur papier qui s’inspiraient inconsciemment des affiches de cinéma en Iran, puis des scènes se déroulant dans des lieux publics, comme par exemple des bars, des casinos, des fêtes foraines, que je m’appropriais par la peinture. En parallèle, j’ai appris la photographie dans l’atelier de Barbara Leisgen, une photographe allemande, et j’ai continué les collages, cette fois-ci avec mes propres photos que je peignais parfois par la suite. Mon travail est ainsi devenu de plus en plus personnel, avec toujours cette fascination pour l’homme et le corps humain qui s’est progressivement orientée vers son univers intérieur, son monde imaginaire. Il y a également dans mon travail l’idée que lorsque l’on pratique un art figuratif et que l’on crée quelque-chose de réaliste, on est dans une sorte de pouvoir de création car on représente ce que l’on connait très bien. C’est comme une prise de pouvoir.

Nazanin Pouyandeh, "L'inutile beauté", 2015. Huile sur toile, 220 x160 cm. Courtesy de l'artiste & galerie Sator  

Nazanin Pouyandeh, "L'inutile beauté", 2015. Huile sur toile, 220 x160 cm. Courtesy de l'artiste & galerie Sator

 

Comment en es-tu venue à exposer à la galerie Sator ?
Après avoir fini mes études, je suis entrée en 2007 à Shakers à Montluçon, une résidence artistique où sont passés des artistes tels que Maude Maris, Jérémy Liron, Claire Tabouret ou encore Marion Bataillard. J'y ai résidé 9 mois. J’ai également participé à des expositions collectives avec d’autres peintres figuratifs, grâce à Pat Andrea, avant un solo show à la galerie d’Eric Mircher rue Saint Claude où j’ai exposé pour la première fois en 2009 puis en 2010. J’ai également commencé à travailler en 2009 avec la galerie Elizabeth Couturier à Lyon, puis j’ai réalisé trois expositions solo à l’étranger (Téhéran en 2011, Berlin en 2012 et Dubaï en 2014). Ces expositions successives m’ont familiarisée avec le monde des galeries et la presse française et m’ont amenées à rencontrer Vincent Sator en 2014, avec qui j’ai fait Drawing Now en 2015. Il m’a par la suite proposé d'exposer dans sa galerie début 2016.

On remarque de nombreuses références culturelles qui se juxtaposent dans les tableaux de cette exposition, notamment japonaises, coréennes, persanes ? Quelles sont tes influences ?
Mon travail est une sorte de concentré de toute l’information visuelle dont je me nourris en permanence. Je suis une assoiffée d’images qui ne pose pas de hiérarchie intellectuelle ou culturelle sur ce que je vois. Cela passe par des lieux communs, des photos de magazines, mais également l'observation de la peinture ancienne dans les musées et notamment les paysages imaginaires de la Renaissance.
Je suis aussi très attachée au langage artistique de ce que l’on appelle l’art populaire. Car, selon moi, une des fonctions premières de l’art, c’est de communiquer avec l’autre sur les besoins les plus primitifs de l’homme comme l’instinct, la peur, la menace, la survie… Or ce sont des sujets traités par les arts populaires qui, bien que souvent dénigrés, apportent des réponses à ces questionnements existentiels. L’inconscient collectif fait partie de mes sujets principaux. Notre société et notre inconscient sont les reflets des mythes que nous avons en nous. A cet égard, l’exposition consacrée à Hokusaï au Grand Palais a ainsi influencé certaines des peintures exposées à la galerie Sator, un peu comme si j’avais déjà ces images en moi, sorte de connaissance intérieure, mais que je ne les avais jamais vraiment vues. Je ne cherche pas à représenter le Japon dans mes toiles, d’ailleurs les modèles sont chinoises, mais l’imaginaire japonais que je me suis visuellement et culturellement approprié. En fait, je trouve que les notions de frontière et d’identité nationale sont de plus en plus abstraites, nous sommes des patchworks de plusieurs cultures.

 
Je trouve que les notions de frontière et d’identité nationale sont de plus en plus abstraites, nous sommes des patchworks de plusieurs cultures.
"Une affaire d'amis", 2015, Nazanin Pouyandeh - Courtesy de l'artiste et Galerie Sator

"Une affaire d'amis", 2015, Nazanin Pouyandeh - Courtesy de l'artiste et Galerie Sator

Comment procèdes-tu pour réaliser tes toiles ? Quelle est ta méthode de travail ?
Je commence toujours par les personnages. J’ai comme une vision, sous forme de flash, influencée par des images que j’ai vues. Ce peut être des scènes du quotidien, des photographies, des scènes de film... Je travaille mentalement avec ces images, tout en conservant une idée vague de l’emplacement des personnages et de la composition du décor. Je fais venir des modèles dans mon atelier, le plus souvent des amis, à qui je demande de prendre des poses. Les accessoires et costumes sont déjà réfléchis à ce moment. Puis je les photographie. Ensuite je place les personnages sur la toile et je procède à une sorte de patchwork, de puzzle, pour composer le décor élément par élément. Par cette juxtaposition d’éléments de hiérarchies différentes, je créé ainsi un monde imaginaire et irréel. C’est cette composition du fond, quasiment en direct, qui produit la sensation de flottement que l'on retrouve dans mes tableaux où l’homme joue toujours un rôle central.


Peut-être as-tu un tableau préféré ou qui serait le plus représentatif de ton travail dans cette exposition. Si oui lequel et pourquoi ?
Je n’ai pas vraiment de préférence. Ce que je peux dire, c’est que chaque partie est comme une sorte d’obsession aboutie. Mon défi : chaque image que je créé doit être une nouvelle image. Il n’y a pas de processus de série dans mon travail, chaque image doit raconter une nouvelle histoire.


Pourquoi ce nom d’exposition, « L’Envers de l’Histoire » ?
On peut comprendre une grande partie de mes œuvres grâce aux notions de temps et d’histoire. La question de la narration se pose toujours dans ma peinture. Comme je l’ai dit, chaque image doit raconter une nouvelle histoire. Mes tableaux représentent un moment à la fois précis et condensé devant lequel on peut se demander s’il y a un avant ou un après. Mes toiles racontent les coulisses d’une histoire, une histoire à l’envers, une histoire connue racontée différemment. Elles font aussi référence à l’Histoire avec un grand « H » quand mes tableaux parlent de la guerre. Qu’il s’agisse d'une guerre ancienne ou contemporaine. Il y a également toujours un clin d’œil à l’Histoire de l’art. Je peins ainsi dans une certaine continuité avec la peinture ancienne, du moins sans établir de rupture, avec par exemple des références à la peinture de la Renaissance et son univers imaginaire naissant. Je pense ici à Une affaire d’amis, le tableau avec les singes. D’ailleurs, il y a encore un jeu sur le point de vue de la narration dans ce tableau puisqu’on se place du côté des singes. Cet élément de renversement créer une tension qui incite à regarder différemment.

Vues d’exposition « L’Envers de l’histoire » de Nazanin Pouyandeh. Courtesy de l’artiste & galerie Sator © Grégory Copitet

Vues d’exposition « L’Envers de l’histoire » de Nazanin Pouyandeh. Courtesy de l’artiste & galerie Sator © Grégory Copitet

 
Mes toiles racontent les coulisses d’une histoire, une histoire à l’envers, une histoire connue racontée différemment

Dans tes tableaux, derrière la douceur colorée des personnages se dissimule une violence plus sourde et insidieuse qui se dessine dans les détails du fond. Y a-t-il un engagement particulier dans ton œuvre, dans ces témoignages d’un rapport à la violence ?
On me pose souvent cette question ! Pour moi, la violence est en nous, elle fait partie de notre quotidien et c’est le fait de ne pas voir cette violence qui est violent. Je recrée un monde influencé par ce que je vois.

Tu fais partie du courant artistique "Under Realism". En quoi cela consiste exactement ?
Il s’agit d’un groupe d’artistes peintres de 30 à 55 ans qui pratique la peinture figurative en posant la question de l’existence de l’homme. L’imaginaire a une grande place dans le travail de chacun et chaque artiste possède un langage très autonome et singulier. On évite toute forme de consensus. La liberté morale et artistique est primordiale pour chacun d’entre nous. C’est important d’avoir un groupe pour discuter, se questionner. Nous nous réunissons pour des expositions collectives, véritables moments de partage, un peu comme des solistes qui font leurs propres concerts et se réuniraient par moments pour un concert à plusieurs voix.

Tu exposes également jusqu’au 2 avril au centre d’art contemporain Raymond Farbos à Mont de Marsan.
Oui c’est un centre d’art qui réunit 37 de mes toiles exposées selon un ordre chronologique depuis 2005 jusque 2014. Soit plus de 10 ans de travail !

Vues d’exposition « L’Envers de l’histoire » de Nazanin Pouyandeh. Courtesy de l’artiste & galerie Sator © Grégory Copitet

Vues d’exposition « L’Envers de l’histoire » de Nazanin Pouyandeh. Courtesy de l’artiste & galerie Sator © Grégory Copitet

 

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Tes conseils à un artiste qui débute ?
Se préparer au monde du travail ! Il faut être persévérant car il n’y a pas vraiment de règles dans ce milieu. Il faut aussi être fort et prêt à subir des moments peu valorisants, et surtout multiplier tous les plans pour rencontrer le plus de gens possible. Somme toute rester humble, ne pas se décourager, en vouloir et surtout beaucoup travailler car conserver une discipline de travail permet d’obtenir des résultats, même s’ils ne viennent pas tout de suite. Le travail finit toujours par porter ses fruits !

Ton dernier coup de cœur artistique ?
J’ai beaucoup aimé The Hateful eight), le dernier Tarantino. Le second degré est très fort dans ce film et en même temps tellement sincère que cela devient parfois du premier degré. Comme tu l’as remarqué, j’aime beaucoup les thématiques de basculement-renversement ! Et puis il faut être extrêmement doué pour jouer ainsi avec les codes, et les renverser de cette façon, tout en suscitant une émotion esthétique qui agit sur l’autre, le spectateur.

Tes projets d’exposition à venir ?
Fin mars, j’expose dans le cadre de Drawing now. J’ai également deux expositions prévues prochainement : Anésidora à La lune en parachute, le centre d’art d’Epinal du 14 mai au 25 juin et Nazanin Pouyandeh, « L´envers de l´histoire - Die andere Seite der Erzählung » au Städtisches Museum Engen à Engen en Allemagne du 30 juillet au 11 septembre.

 

L'exposition de Nazanin Pouyandeh "L'envers de l'histoire" est visible jusqu'au 27 février 2016 à la galerie Sator, au 10 rue Chapon dans le 3ème arrondissement.

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Morgane