Notre rencontre avec Adrien Belgrand

Lucien, l'un de nos reporters, a eu la chance de rencontrer le peintre Adrien Belgrand à l’occasion de sa seconde exposition à la galerie ALB. Le jeune artiste y présente une dizaine de toiles représentant à elles seules un an de travail. Pas étonnant pour cet amoureux du détail, qui compose ses tableaux avec une méticulosité d’orfèvre et parvient à extraire la poésie des scènes les plus ordinaires.

Tu travailles exclusivement la peinture, ce qui est somme toute assez rare. Quel est ton parcours ?

J’ai fait des études d’architecture durant trois ans, puis j’ai suivi un atelier d’arts plastiques pendant une année en Ecole préparatoire. J’ai finalement terminé mes études de graphisme en 2005 et décidé de me consacrer à la peinture de manière « professionnelle » un an plus tard. Ça fait longtemps que je peins, mais lorsque j’ai commencé mes études je ne me sentais pas en phase avec les écoles de beaux-arts. J’avais l’impression que l’on y attendait quelque chose de très conceptuel, alors que mon approche de la peinture était plutôt narrative, il fallait que ça raconte quelque chose. Je ne voyais pas comment aborder les sujets qui m’intéressaient de manière contemporaine, j’étais un peu bloqué. Le déclic ça a été la découverte de David Hockney lorsque j’avais 18 ans. Voir un peintre figuratif actuel qui jouait avec les couleurs, l’espace et les perspectives sans se soucier des diktats, ça m’a beaucoup inspiré. Je me suis plongé dans ses monographies et ses écrits, on peut dire que ça a été une sorte de révélation.

Hockney accorde beaucoup d’importance à la lumière, c’est quelque chose que l’on retrouve dans ton travail, non ?

Oui, j’ai voyagé aux Etats-Unis pour travailler sur une série de tableaux. Au début, je peignais plutôt des scènes urbaines, et puis en Californie j’ai vu cette lumière crue, cette végétation luxuriante, ces grands espaces. J’ai eu envie de peindre ça. Les photographes américains aussi avaient une manière de capter la lumière que j’ai essayé de retrouver. En même temps, je n’essaie pas de faire de l’hyperréalisme. J’aime travailler les textures et les reflets, me lancer des défis, mais je ne veux pas que ce soit quelque chose de froid. Si on prend l’hyperréalisme « pur », ça doit être désincarné, sans affect. Pour ma part, je m’inspire beaucoup des peintres de la fin du XIXe comme Courbet ou même les pompiers. Félix Valloton m’a beaucoup influencé aussi, il a été l’un des premiers à utiliser la photographie comme support pour sa peinture.

 
Le déclic ça a été la découverte de David Hockney lorsque j’avais 18 ans.
Crépuscule Acrylique sur toile, 130 x 162 cm, 2015 Courtesy Galerie ALB

Crépuscule
Acrylique sur toile, 130 x 162 cm, 2015
Courtesy Galerie ALB

Tu travailles d’après photographie, quelle est ta méthode ?

J’ai une bibliothèque de photos que j’ai prises dans laquelle je pioche régulièrement. Mes tableaux sont toujours des recompositions à partir de plusieurs images, généralement trois ou quatre. Pour le Crépuscule par exemple, le fond était blanc sur la photo, donc j’ai ajouté un paysage pour équilibrer. Le fait de jouer avec plusieurs luminosités permet de vraiment rentrer dans les détails, comme le relief des pierres ou le foisonnement des herbes. Je travaille avec de nombreuses couches d’acrylique et beaucoup d’eau. Je n’utilise pas de projecteur, je redessine toujours à main levée pour m’approprier la composition. Au départ je peins l’ensemble comme une sous-couche, et je monte la toile en ajoutant de fines couches successives. Je mélange beaucoup les couleurs, et j’utilise aussi des médiums pour fluidifier et avoir un effet un peu satiné : mon but c’est que la texture finale soit très lisse. Mes tableaux sont réalistes, mais c’est une vision synthétique. Chaque partie de la toile doit pouvoir être prise à part, que l’on puisse se balader d’un point à l’autre sans se lasser, que l’on puisse zoomer à l’infini. C’est pour ça que tout est net.

 

Tes œuvres plus anciennes n’étaient d’ailleurs pas si réalistes que celles-ci, il y avait un côté plus schématique et stylisé. Qu’est-ce qui t’a poussé à aller vers plus de détails ?

Je pense qu’au début je n’assumais pas vraiment, j’essayais de faire une peinture qui ne ressemblait pas à de la peinture, d’avoir un rendu presque digital. Avec le temps, je me suis rendu compte que je n’avais pas besoin de me prendre la tête avec ce genre de concepts, et maintenant j’ai l’impression de vraiment m’y coller, de tenter des choses plus ambitieuses. Je voulais me rapprocher du sujet aussi, c’est pour ça qu’il y a souvent des personnages dans mes compositions récentes. Comme ce sont des personnes que j’ai photographiées, il y a un aspect autobiographique dans ces tableaux, mais il est fortuit, ce n’est pas le sujet de mon travail. C’est seulement que je passe énormément de temps sur mes toiles, en moyenne sept à huit heures par jour, un peu moins le week-end. Il me faut entre un et deux mois pour terminer un grand format, donc j’ai besoin d’avoir un rapport personnel avec les personnes que je peins, je ne peux pas faire ça avec des inconnus.

Nage Acrylique sur toile, 162 x 130 cm, 2015 Courtesy Galerie ALB

Nage
Acrylique sur toile, 162 x 130 cm, 2015
Courtesy Galerie ALB

Tu mentionnais Valloton, mais on peut aussi penser à Edward Hopper avec ces figures assez solitaires, qui confèrent un aspect onirique, parfois mélancolique à tes tableaux. Tu fais souvent des clins d’œil à l’histoire de l’art, mais tu représentes aussi des éléments contemporains qui permettent au spectateur de se situer.

Oui, il y a parfois de références, comme par exemple avec le tableau Arin dans la piscine qui renvoie à l’Ophélie de John Everett Millais, mais j’essaie de peindre des images suffisamment riches pour que l’on puisse s’y projeter, que ce ne soit pas fermé. Je n’aime pas que l’on m’impose une lecture ou un point de vue, donc je représente souvent les personnes de dos ou de trois-quarts, comme des silhouettes. Si elles étaient de face elles capteraient le regard, alors que j’essaye justement de laisser au spectateur la liberté d’explorer mes toiles comme un petit monde. C’est aussi pour ça que quand je travaille sur de plus petits formats, j’inclus beaucoup de détails comme dans une miniature, de façon à ce que ce ne soit pas qu’un modèle réduit des grands tableaux.

Désordre Acrylique sur toile, 250 x 180 cm, 2015 Courtesy Galerie ALB

Désordre
Acrylique sur toile, 250 x 180 cm, 2015
Courtesy Galerie ALB

 
J’ai besoin d’avoir un rapport personnel avec les personnes que je peins, je ne peux pas faire ça avec des inconnus.

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Un tableau que tu aurais souhaité peindre ?
A Bigger Grand Canyon de David Hockney.

La dernière exposition qui t’a marqué?
« J’aime les panoramas » au MuCEM de Marseille.

Des projets à venir ?
Je suis en résidence en Normandie jusqu’au 31 mars, à l’association La Source de Gérard Garouste. J’y travaille sur un tableau de paysage qui prend comme point de départ les représentations du « Sermon sur la montagne ». Comme j’ai un grand atelier avec beaucoup d’espace, j’en profite pour expérimenter avec de plus grands formats et donner de l’amplitude à mes sujets.

 

 

L'exposition de Adrien Belgrand "Reflets" est visible jusqu'au 13 février 2016 à la galerie ALB, au 47 rue Chapon dans le 3ème arrondissement.

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Lucien

 
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Pour Lucien, l’art est primordial. 

Touche-à-tout, il se passionne pour le rôle social de l’art. 

Ses musées favoris sont le Quai Branly et le Palais de Tokyo.  

 

Sa vision de l’art : 

« Il n’y d’art que pour et par autrui » (Jean-Paul Sartre)