Notre rencontre avec Marion Orfila

Claire, l'une de nos reporters, a eu la chance de rencontrer Marion Orfila, l'une des artistes sélectionnées pour le prix Sciences-Po pour l'art contemporain. Son travail, ancré dans la nature et les matières organiques, offre une perception subjective de l'espace et du temps. Une invitation au voyage, offrant la possibilité de vivre une expérience virtuelle et unique à travers des lieux imaginaires...Suivez le guide!

Ce qui me touche dans la nature et la végétation c’est qu’elles sont enracinées et liées au sol.

Quel est votre parcours, en tant qu'artiste française vivant et travaillant désormais à Berlin?
Cela s’est développé petit à petit, en essayant de revenir à des choses essentielles, les choses se sont recentrées sur les histoires de sol, de relation à l’espace, de perte de repères. Il n’y a pas eu de moment clé….Ce n’est pas facile de résumer de cette manière là.
Les aléas de la vie m’ont menés à Berlin,  où je vis principalement. C’est un contexte superbe, pour pouvoir travailler, et un autre rythme de vie par rapport à ce que j’ai pu connaître en France et à Paris. La relation au temps et à l’espace  y est différente.  Il y a tout un tas d’espaces qui ne sont pas finis, et qui sont en train de se redéfinir, des terrains vagues, ce qui plaît à tous les artistes ! C’est une ville en changement, ce qui crée un gros contraste par rapport à Paris où tout est protégé et enregistré au patrimoine national. Par exemple là pour l’exposition on ne pouvait pas visser quoi que ce soit dans les murs…donc ça oriente les choses différemment !


Vous êtes présentée au Prix Sciences Po pour l'art contemporain par François Michaud, conservateur en chef au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Comment est-ce que cette présentation au Prix a vu le jour et comment pourriez vous définir l'exposition que vous présentez à cette occasion?
Comme le prix était orienté par le thème des “échosystèmes”, François Michaud cherchait un artiste travaillant en relation avec l’environnement, aussi une amie artiste lui a parlé de mon travail. Il m’a contactée une fois que tout avait été fait…ça a été une bonne surprise et une belle rencontre aussi.
Quant au choix de l’œuvre, j’ai hésité parce que j’avais d’autres pièces, qui auraient pu correspondre parfaitement pour l’échosystème. Le Sourcier  est un film documentant la performance de mon diplôme aux Beaux-arts. Il met en scène un preneur de son qui se déplace dans des paysages suspendus, et qui, en réécoutant le matériel enregistré, se retrouve en décalage temporel avec la réalité suspendue qui l’entoure. Mais j’ai choisi de présenter une nouvelle pièce que j’ai mise au point pour l’occasion, et ça m’a fait aboutir à une nouvelle version de mon film Orée Délocalisée.
Comme l’exposition pour le Prix a lieu dans le hall d’entrée de Science Po, j’ai voulu réagir à cette situation de passage en donnant plus de matérialité au film à travers une installation sculpturale. Ce qui lui donne plus de présence dans l’espace. L’installation fait apparaître des éléments présents dans le film ce qui est assez troublant.

Le Sourcier est un film documentant la performance de mon diplôme aux Beaux-arts. Il met en scène un preneur de son qui se déplace dans des paysages suspendus, et qui, en réécoutant le matériel enregistré, se retrouve en décalage temporel avec la réalité suspendue qui l’entoure.

La nature et les matières organiques sont à la fois des lieux et des matériaux récurrents dans votre œuvre. D'où est né ce désir de travailler avec ces matériaux et ce fond de réflexion?
Mes matériaux ne sont pas toujours naturels : par exemple le dernier projet utilisait principalement du béton. Ce qui me touche dans la nature et la végétation c’est qu’elles sont enracinées et liées au sol. Comme je travaille ces derniers temps autours de l’idée de lieux délocalisés, traitant de sols en déplacement, cela me paraît parfois nécessaire d’utiliser la végétation pour créer un lieu impossible, et aller à l’encontre de nos habitudes. La végétation qui se déplace est directement en lien avec cela. Ce n’était pas la végétation elle-même, avec les arbres, qui était intéressante mais le fait qu’elle est sensée être enracinée. Avec le film Orée délocalisée, ce qui m’intéresse se trouve au pied des arbres,  à travers ce sol morcelé et en flottaison qui peut redéfinir sa position.
Mais je peux utiliser autant la végétation que le bitume. J'ai déjà travaillé avec du sel, un élément qui peut se cristalliser et avoir son propre principe actif. Les matériaux ayant un principe actif en eux-mêmes m’intéresse.

Votre travail est axé autour de l'espace-temps, la relation très proche à un environnement et ses changements, que ce soit un espace naturel ou un lieu d'exposition. Est-ce que vous travaillez à partir d'une adaptation d'une idée particulière à un lieu désigné, ou est-ce le contraire?
C’est un dialogue entre le lieu et mes idées. Il m’est arrivé de faire une exposition dans un lieu que j’aimais énormément et que je trouvais très fort, que je voulais mettre en valeur. Parfois quand le travail n’est pas exposé dans un lieu, il n’existe presque pas.

La pièce qui a été faite pour Horizons, Bascule, a été pensée indépendamment. Je savais qu’elle serait installée dans la nature mais je ne savais pas exactement où. Le dialogue qu’il y a eu avec le contexte s’est fait d’une manière magique. C’était dans un endroit en haut d’un pic et dans le paysage il y avait au loin un col entre les montagnes qui s’élargissait et reprenait la même forme que la bascule...c’était un hasard ! La bascule était faite pour dialoguer aussi avec le paysage, tout comme le travail en lui-même prend en compte des questions d’espace.

La pièce qui a été faite pour Horizons, Bascule, a été pensée indépendamment. Le dialogue qu’il y a eu avec le contexte s’est fait d’une manière magique.

Comment s'organise votre processus créatif sur une journée "typique" de travail, pour un projet en cours, de la conception à la production?
C’est toujours différent, il n’y a pas de journée typique de travail chez moi. Quand un projet se met en route, ce sont des journées intensives. Je passe souvent par la maquette et par le dessin, pour mieux comprendre quelle sera la relation à l’espace et les enjeux techniques pour la réalisation. J’ai aussi d’autres journées pour me ressourcer et reprendre l’énergie pour avoir plus de choses à dire pour le prochain projet ! A côté des grands projets je fais aussi des tout petits projets de pièces miniatures. La maquette permet d’évoquer des lieux impossibles, où l’on peut se projeter de l’intérieur. Si on ne peut pas les pénétrer on peut s’y projeter soi-même dedans.

A travers soit vos installations ou vos films, une grande partie de votre travail semble axée sur un développent graduel, une évolution organique qui transforme à la fois l'espace et les œuvres. Est-ce que vous avez souvent dû faire face à des imprévus de réalisation et des modifications, dûes à ce caractère naturellement changeant, organique?
La plus grosse surprise que j’ai eu face à un matériau à été avec le béton. J’ai fait flotter un sol en béton à la surface de l’eau, en Normandie. Il n’y a pas eu de problème au niveau de la flottaison mais le béton prenait plus la lumière que ce que j’avais pensé et semblait si lumineux qu’on aurait cru des icebergs! Avec les végétaux il y a eu des problèmes techniques mais j’aime bien utiliser leurs qualités temporaires, surtout si il y a une exposition qui va durer une semaine ou deux jours, ce qui arrive souvent à Berlin. Par exemple l’exposition de groupe Liminal, avec mon projet utilisant des escargots, n’a duré qu’une soirée. Pour une exposition durant deux jours, j’avais réalisé une pièce qui fonctionnait avec du sel qui montait sur un papier, ce qui marchait dans cette temporalité là. On peut avoir des inconvénients techniques mais en général j’ai plutôt de la chance ! Cela en fait des structures qui ont leurs propres principes et qui peuvent dépérir, même si on aimerait qu’elles puissent durer.

Est-ce qu'une réflexion sur l'écologie ou le développement durable est souhaitée dans votre œuvre ou pensez vous justement qu'elle risque d'être trop souvent étiquetée comme telle?
Ma réflexion ne découle pas de réflexions écologiques. Je ne dirais pas que ce n’est pas ce qui m’intéresse mais ce n’est pas du tout l’angle d’attaque que j’ai dans mon travail artistique. Pour le moment on ne m’a pas beaucoup « réduit » à ça, par contre je trouve que ce n’est pas inintéressant que cela fasse partie de la liberté d’interprétation. Par exemple quand on voyait les icebergs qui débarquaient à la place du béton flottant, il y a un rapport à la fonte de la banquise qu’on pourrait percevoir. Si on pense que l’on est tous touchés par cette situation écologique, c’est logique que quelque part, même inconsciemment, il y ait quelque chose qui ressorte dans l’art.

Ma réflexion ne découle pas de réflexions écologiques. Je ne dirais pas que ce n’est pas ce qui m’intéresse mais ce n’est pas du tout l’angle d’attaque que j’ai dans mon travail artistique.

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Un endroit (urbain ou naturel) où vous rêveriez de réaliser une installation? Le Dia:Beacon à New York à l’éclairage naturel qui est une superbe musée d’art minimaliste...mais ce que je fais n’est peut-être pas suffisamment minimaliste pour ! Il y a aussi l’île de Vassivière où il y a un centre d’art. J’ai aussi envie en ce moment de revenir à des contextes d’exposition “normaux”, retrouver des “White Cube” qui influencent aussi légèrement car ce ne sont pas des lieux entièrement neutres. Un lieu de rien ça peut aussi être fort…

Un coup de cœur...qui ne soit pas une œuvre d'art? (livre, musique, film...) Wim Vandekeybus, un chorégraphe que j’ai vu hier au Centquatre. J’aime beaucoup son travail…sa violence, sa beauté, sa sensualité… Juste avant de partir de Berlin j’ai également vu une pièce de musique contemporaine de Georges Aperghis qui m’a aussi marquée.

Un matériel imprévu que vous désirez intégrer à votre travail?
J’aurais très envie d’intégrer un écran portatif: avec une sorte de tablette ou un téléphone portable, j’aimerais réaliser un film in situ, dans un lieu précis que l’on puisse s’associer au lieu qu’on voit à l’écran pour ensuite voir le lieu déstabilisé, après s’être identifié à ce qui se passe.

 

 


Découvrez l'univers de Marion Orfila dans le cadre de l'exposition du prix Sciences-Po pour l'art contemporain jusqu'au 29 avril 2015.
Entrée libre et gratuite de 10h à 20h30
au 28 Rue Saint-Guillaume, 75007 Paris

 

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Claire

 
 

Pour Claire,
l’Art est une histoire de passion.

Sa vision de l’art :
"L'artiste travaille en localisant le monde en son sein" - Gertrude Stein