Notre rencontre avec Olivier Catté et Jean Criton

Lucien, l'un de nos reporters, a eu la chance de rencontrer les artistes Olivier Catté et Jean Criton à l’occasion de leur première exposition commune "Les Villes" à la galerie Lazarew. De générations différentes, ils explorent néanmoins des thèmes similaires, entre mégalopoles dépeuplées et dédales oniriques. Grâce à cet entretien, ils nous donnent les clés de leurs villes.

Devenir artiste?
Les études c’est une chose, mais devenir artiste c’est un choix.
Quoique, en fait, les choses se font, on a pas le choix.

Pour commencer, pourriez-vous nous décrire votre parcours? Comment êtes-vous devenus artistes?
Jean Criton : Grâce à mon entourage. Dans ma famille, il n’y avait pas de peintres mais mon grand père était dessinateur industriel et mon père était relieur; il faisait des livres d’art, des éditions uniques. C’est de l’atavisme, en quelque sorte… J’ai interrompu mes études secondaires, puis rejoint l’académie Charpentier durant 2 ans. C’était très classique, du dessin du matin jusqu’au soir. Ensuite je suis rentré aux métiers d’art, section vitrail, mais j’en suis sorti aussi vite que j’y suis rentré; trop manuel, ça ne me convenait pas.
Et puis j’ai été reçu aux beaux-arts de Paris. Mais je suis resté très autodidacte, l’enseignement des beaux-arts ne m’intéressait pas vraiment ; j’en savais déjà autant, et je commençais à m’échapper vers autre chose. Avec quelques amis nous avons fait nos études tous seuls, et ça s’est très bien passé.
Olivier Catté : Aussi loin que je puisse me souvenir, mes parents me faisaient visiter des musées et je trouvais ça fascinant, la peinture particulièrement. J’aurais voulu rester devant les tableaux, c’était comme s’ils me parlaient. Personne dans ma famille n’est dans le milieu artistique, mais vers 12 ou 13 ans j’allais aux cours des beaux-arts de la ville où j’étais, j’apprenais à peindre et à dessiner. Puis j’ai fait les beaux-arts de Rouen. Après, « devenir artiste »… les études c’est une chose, devenir artiste c’est un choix. Quoique, en fait les choses se font, on a pas le choix.

Vous exposez actuellement ensemble à la galerie Lazarew; comment s’est faite cette rencontre?
J.C. : Je viens souvent dans le quartier, et quand je rentrais dans cette galerie je voyais régulièrement exposés les travaux d’Olivier. C’est grâce à lui que je me suis attaché à la galerie, d’ailleurs.
O.C. : J’ai découvert le travail de Jean quand Laura (de Pontcharra, directrice de la galerie Lazarew, Ndlr) m’a présenté son souhait de nous exposer ensemble, lors d’une foire à Strasbourg d’abord. J’ai tout de suite pensé que c’était une très bonne idée.

Olivier Catté : je travaille par enlèvement de matière; en général je peins le carton avec un glacis noir ou blanc, puis je taille.

En effet, il y a un véritable dialogue qui s’établit entre vos travaux, bien qu’ils aient été réalisés à près de 30 ans d’écart. Le lien vous a paru évident?
J.C. : En quelque sorte oui, ne serait-ce que par le thème.
O.C. : Évident c’est un peu fort comme mot, mais je trouvé la proposition, le rapprochement vraiment intéressant. Le travail de Jean est plus organique que le mien; c’est assez serré, viscéral, tandis que mon approche relève plus du survol, de la cartographie.
J.C. : Oui, bien que nous explorions le même thème, la ville, nous le faisons dans des aspects très différents. Au niveau de la technique, notamment. Dans mes travaux au fusain, le procédé est assez long, il faut fixer par couches successives afin d’obtenir des noirs profonds et une large gamme de gris.
O.C. : Enfin, ça n’est pas réductible à une perspective, une technique, une thématique. Mais en effet, le travail du fusain est plus sensuel que mon travail sur le carton, c’est une pratique différente avec des effets différents. Moi je travaille par enlèvement de matière; en général je peins le carton avec un glacis noir ou blanc, puis je taille.

Une chose qui interpelle dans vos tableaux, c’est l’absence systématique de la figure humaine. Quelle est la place du spectateur dans ces oeuvres?
J.C. : Mes villes sont faites pour déranger et interroger. Etant donné leur aspect photographique, le spectateur rentre facilement dans la scène, puis s’interroge et cherche l’humain, l’échelle, un signe de vie. Il n’y en a pas. A ce moment là, soit il se détourne, soit il se plonge dans l’oeuvre.
O.C. : C’est un support de méditation, on se perd quelque part, on revient en arrière, on se retrouve.
Pour l’anecdote, quand j’ai passé le concours des beaux-arts en 81, je dessinais des labyrinthes. Les professeurs répétaient « il faut du discours, il faut du discours »; bon avec le labyrinthe c’est facile, énormément de gens ont écrit sur sa symbolique. Et effectivement, durant tout l’entretien, les membres du jury n’ont fait que parler entre-eux, ils n’étaient pas d’accord sur la symbolique du labyrinthe. A la fin, le président du jury m’a dit « on vous donne le diplôme, mais pour la peinture. Laissez tomber le discours. peignez des cartes postales ». C’était parfait, mon but était déjà de faire de la peinture qui n’a pas besoin d’un discours pour exister. J’en suis arrivé à virer toute humanité de mes oeuvres, à revenir à un système de formes et de parcours.

Olivier Catté : Le travail de Jean est plus organique que le mien; c’est assez serré, viscéral, tandis que mon approche relève plus du survol, de la cartographie.

Pourtant, dans l’usage que vous faites du carton, on retrouve les traces d’un objet de consommation, donc humain. Ce n’est pas seulement un support.
O.C. : Oui, il y a autre chose. Comme le thème est urbain, et que la ville génère beaucoup de rejet, de rebuts — les personnes y compris —, il n’était pas possible de dissocier le matériau de l’objet; il fallait garder l’aspect marchandise. Maintenant je laisse les scotchs, les logos, les marques pour rappeler ça. C’est intéressant de ne pas cacher le côté usagé du carton.

Quand je vois vos oeuvres, elles m’évoquent les architectures utopiques de Fritz Lang (Metropolis) et de Paul Grimault (le Roi et l’Oiseau), ou bien le New York de Hugh Ferriss. Quelles sont vos sources d’inspiration?
J.C. : Je citerais Le Piranèse, c’est un graveur du XVIIIe siècle; des dédales, des escaliers, d’immenses prisons, c’est fascinant. Ce que vous mentionnez se retrouve peut-être dans mon travail, mais ça ne me rappelle rien.
O.C. : Je n’ai pas de source d’inspiration particulière, il y a même des expositions que je ne vais pas voir pour ne pas être influencé. Par exemple Georges Braque, l’année dernière, je n’y suis pas allé parce que je me suis dit que ça allait m’influencer. Je me suis penché dessus il y a longtemps, maintenant je ne veux plus.

 

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Jean Criton : Mes villes sont faites pour déranger et interroger.

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Quel est votre dernier coup de coeur artistique?
J.C. : Le Musée Soulages.
O.C. : Je n’ai pas vu d’expositions récemment, par contre j’ai beaucoup aimé le film Under the Skin. Ca m’a un peu rappelé l’univers de Matthew Barney.

Comment décririez-vous votre « journée type », votre manière de travailler au quotidien?
O.C. : Je vais à l’atelier tous les matins, et je peux aussi consacrer pas mal de temps à chercher des cartons. Pour m’évader je fais du tir à l’arc, j’y trouve une correspondance avec la peinture dans le geste, la libération d’énergie.
J.C. : Je travaille en deux temps tout au long de l’année : six mois à la campagne, où j’ai un grand atelier, et six mois à Paris, où l’espace est plus réduit. Chaque matin je vais prendre un café au bistrot, et je n’aime pas trop me lever tôt.
O.C. : En fin de compte on a tellement de liberté avec ce train de vie qu’il faut se fixer des rituels, mettre des repères.

Avez-vous un souvenir marquant d’un échange avec le public lors d’une exposition?
O.C. : Pendant mes deux dernières expositions, certaines personnes m’ont spontanément raconté leurs voyages dans mon travail. Quelque part, mes oeuvres incitent à voyager dans cet environnement urbain, comme lorsque l’on regarde une carte. C’est très gratifiant, cela signifie que l’oeuvre existe indépendamment du créateur; pour moi c’est une réussite.

 

 

 

L'exposition de Olivier Catté et Jean Criton "Les Villes" est visible jusqu'au 11 avril 2015
à la galerie Lazarew au 14 rue du Perche dans le 3ème arrondissement.

 

Une rencontre réalisée et racontée par :

Lucien

 
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Pour Lucien, l’art est primordial. 

Touche-à-tout, il se passionne pour le rôle social de l’art. 

Ses musées favoris sont le Quai Branly et le Palais de Tokyo.  

 

Sa vision de l’art : 

« Il n’y d’art que pour et par autrui » (Jean-Paul Sartre)