Notre rencontre avec Lionel Guibout

C'est entouré des roches, tornades, troncs, et racines d'"Un Monde sous l'écorce", à la Galerie Linz, que
Lionel Guibout, a entraîné Morgane, reporter pour les Jeudis Arty, dans son univers qui mêle l'infiniment petit au démesurément grand.

Une invitation à contempler la nature d'un nouvel œil, guidé par cet ancien élève de Louis Nallard et Pierre Alechinsky, qui se revendique avant tout d'un certain classicisme.

 
Ce qui m’exaspère dans l’art contemporain, c’est le kitsch, le commerce.
Je n’ai pas du tout envie d’être révolutionnaire...

Le regard sur la nature est au fondement de votre art : est-ce cela qui vous a poussé à devenir artiste ?
C'est certainement grâce ou à cause d'un contact totalement privilégié avec la nature dès mon plus jeune âge, que je suis devenu artiste. J'avais un père excessivement aimant et qui me faisait renifler les arbres et ça ne m'a jamais quitté. C'est un oncle qui faisait de la peinture en amateur en Eure-et-Loire, où j'ai un atelier maintenant, qui m'a montré ce que c'était la peinture à l'huile. Dès l'âge de 12 ans, j'ai eu cette chance inouïe de rentrer dans le monde du paysage et de la peinture.

Vous avez déclaré que votre vocation était née d'une lassitude face à l'art contemporain : comment êtes-vous parvenu à réinventer la peinture ?
Ce qui m'exaspère dans l'art contemporain, c'est le kitsch, le commerce. Je n'ai pas du tout envie d'être révolutionnaire. Dans toutes les peintures exposées ici, on est face à un classicisme absolu. Dans une société où l'on consomme énormément d'images, le plus souvent en mouvement, qu'y a-t-il de mieux que de se poser devant un lavis ? Une image à la télé sera toujours la même, car elle doit arrêter, choquer. La peinture c'est tout le contraire. Si vous vivez avec elle, elle va changer de physionomie. Parfois, il faut même beaucoup de temps pour se rendre compte qu'il s'y passe quelque-chose. Le rôle d'une image peinte, c'est qu'elle soit inépuisable. D'ailleurs, pour moi, le rapport au spectateur est essentiel, car c'est lui qui finit mes peintures. Moi, je propose et lui il résout.

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Moi, je ne peins pas d’après nature, je peins contre nature, tout contre la nature, en la prenant dans mes bras. J’en prends l’empreinte.

Vous multipliez les techniques : du lavis en noir et blanc à des huiles très colorées, grattées, en passant par des morceaux d'arbres. Comment construisez-vous vos œuvres ?
Moi, je ne peins pas d'après nature, je peins contre nature, tout contre la nature, en la prenant dans mes bras, en me vautrant dedans, mais cela doit finir par faire une image. J'en prends l'empreinte.
Les peintures sont faites surtout dans l'atelier et entre le noir et blanc et la couleur, il n'y a pas d'opposition : l'un engendre l'autre. Sous toutes ces peintures, au départ, il y a le noir et blanc. Déjà au XVIe, quand on voulait peindre un drapé, on commençait à le dessiner puis à l'établir en noir et blanc et ensuite avec des glacis successifs. Chez moi, soit le travail en valeurs se suffit à lui-même, et je n'y touche pas ; soit cela exige de passer à la couleur et j'y vais.
Mes peintures peuvent me prendre 2 jours, 2 ans, ou 30 ans. Il ne faut pas oublier que la peinture est du temps solidifié. C'est une idée de Novalis, qui fait partie de mes auteurs fétiches. Qu'est-ce qu'une forêt si ce n'est du temps solidifié par la présence des arbres et de leur croissance ? Un espace pictural, ce sont des heures où le peintre travaille couche après couche et solidifie du temps pour créer l'espace de la peinture.

Mes peintures peuvent me prendre 2 jours, 2 ans, ou 30 ans. Il ne faut pas oublier que la peinture est du temps solidifié.
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Face à vos œuvres, on contemple à la fois un fragment d'écorce mais également un paysage entier. Comment parvenez-vous à combiner ces univers ?
Quand j'étais tout petit et que je n'arrivais pas à parler aux adultes, je prenais un arbre dans mes bras et je lui racontai mes misères. Sauf que les arbres sont taiseux et ont un langage propre qui ne passe pas par la parole. A force de les serrer, de les caresser, de les questionner, je me suis rendu compte qu'ils avaient quelque chose à me dire, comme une espèce de braille. Tout à coup, ils me racontaient les vallons, les récifs, les montagnes, les grèves, un paysage : un rêve géographique que je découvrais du bout des doigts.
Le Saint Suaire de Turin m'est revenu à l'esprit. J'ai mis un onguent sur les arbres et j'ai posé un linge dessus, j'ai frotté et je l'ai mis à l'horizontale. A la main, je retrouvais exactement la même chose que les savants fractalistes, comme Mandelbrot, qui, à partir d'une structure de quartz, arrivaient à vous décrire toute la côte bretonne. Quand vous êtes le nez sur l'écorce, vous êtes à l'échelle de la fourmi c'est-à-dire du microcosme. Quand vous le mettez à l'horizontale, et que vous vous éloignez un peu, vous passez de la fourmi au Géant qui marche sur un paysage. L'arbre, par sa verticalité, permet ce changement d'échelle.

Votre exposition réenchante notre quotidien. Dans une société hygiéniste, tournée vers l'urbain et le virtuel, en quête constante de rapidité et d'efficacité, quel rôle accordez-vous aux fragments de nature que vous exposez ?
J'ouvre seulement les yeux et à travers ce que je peins, j'espère ouvrir les yeux de mes contemporains. Peut-être que le public, après avoir vu mes œuvres, se met à aimer davantage la nature et à la scruter différemment. On en revient à la pensée d'Oscar Wilde : "Ce n'est pas l'art qui imite la nature, mais la nature qui imite l'art". La nature en tant que telle n'existe pas, elle n'est que culture. Par exemple, si Monet n'avait pas peint ses Meules de foin, personne ne les regarderait. Et maintenant, lorsqu'on ouvre les yeux sur des meules, elles nous renvoient ce que Monet nous en a restitué. A travers ma peinture, j'essaie de changer le regard des gens sur leurs paysages et de faire en sorte qu'ils puissent aimer encore davantage la nature et en percevoir la beauté, même celle d'un bout de varech sur l'estran totalement insignifiant. Et quand on aime, on respecte.

Peut-être que le public, après avoir vu mes œuvres, se met à aimer davantage la nature et à la scruter différemment.

Les 3 choses que vous ne savez pas encore...

Un mot pour décrire votre univers ?
Ma peinture est une invitation au voyage : Allez-y !

Une œuvre que vous auriez rêvé de faire ?
L'œuvre que je n'ai jamais peinte et que je vais peut-être réaliser demain.

Quel est votre dernier coup de cœur artistique ?
Les sculptures minérales de François Weil, découvertes dans la galerie Linz, et que j'ai souhaité conserver au sein de l'exposition et faire entrer en résonance avec mes propres œuvres.

Photos : Tous droits réservés Galerie Linz

 
 
 

L'exposition de Lionet Guibout "Un monde sous l'écorce" est visible jusqu'au 11 avril 2015 la Galerie Linz au 19-21 rue Chapon (au fond de la cour) dans le 3ème arrondissement.

Une rencontre réalisée et racontée par :

Morgane

 
 

Pour Morgane, l'Art est énergisant.

Conférencière au Musée national d'art moderne,
elle aime les œuvres qui lui rappellent que le corps
est une machine à émotions qui n'attend que l'art pour le réveiller.

Son coup de cœur artistique :
Être plongée dans l'obscurité
de "This Variation" de Tino Seghal.